C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui avoisine le chœur et qui répète avec la splendide menuiserie Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin, non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent, regardent en silence cette désolation.
Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160? Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332? N'est-ce rien de tout cela?—Je ne sais. J'ai passé outre.
Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé. C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait charbonné ce nom: Frauenlob. Je me suis souvenu de ce Tasse de Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence, qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte qui soit resté debout et qui veille.
La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une des faces on lit ce pentamètre:
Albertus princeps, civibus ipse suis,
lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais, dans la ville neuve de Coblenz: Clemens Vinceslaus, elector, vicinis suis. A ses concitoyens est constitutionnel. A ses voisins est charmant.
La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la cathédrale: Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens, archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de Stettin et de Poméranie, électeur. Il a érigé ou plutôt reconstruit cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la captivité de François Ier, comme le constate cette inscription en lettres d'or ravivées récemment:
Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.
La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.