Un dernier mot et je ferme cette lettre. A quelques pas de la chute, on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d'une des carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt mélancoliques, tantôt effrayantes, l'œuvre de la nature et l'œuvre de la société.
LETTRE XXXIX
VÉVEY.—CHILLON.—LAUSANNE.
Ce que l'auteur cherche dans ses voyages.—Vévey.—L'église.—La vieille femme bedeau.—Deux tombeaux.—Edmond Ludlow.—Andrew Broughton.—David.—Les proscrits.—Comparaison des épitaphes.—Philosophie.—Un troisième tombeau.—L'apothicaire.—Néant des choses humaines proclamé par celui qui a passé sa vie à poursuivre M. de Pourceaugnac.—Le soir.—Souvenirs de jeunesse.—Vaugirard et Meillerie.—Paysage.—Clair de lune.—Histoire.—Traces de tous les peuples en Suisse.—Les Grecs.—Les Romains.—Les Huns.—Les Hongrois.—Chillon.—Le château.—Une femme française.—La crypte.—Les trois souterrains.—Détails sinistres.—Le gibet.—Les cachots.—Bonnivard.—La cage donne la même allure au penseur et à la bête fauve.—Touchante et lugubre histoire de Michel Cotié.—Ses dessins sur la muraille.—Impuissance démontrée de saint Christophe.—Nom de lord Byron gravé par lui-même sur un pilier.—Détails.—La voûte devient bleue.—Magnificences secrètes et générosités cachées de la nature.—Les martins-pêcheurs.—Sept colonnes, sept cellules.—Trois cachots superposés.—Peintures faites par les prisonniers.—Les oubliettes.—Ce qu'on y a trouvé.—La cave comblée.—Permission refusée à lord Byron.—L'auteur descend dans le caveau où Byron n'a pu entrer.—Ce qu'il y voit.—Le duc Pierre de Savoie.—Encore la destinée des sarcophages.—Le cimetière.—La chapelle.—La chambre des ducs de Savoie.—Intérieur.—Ce qu'en ont fait les gens de Berne.—La fenêtre.—La porte.—Traces de l'assaut.—Quel oiseau passait son bec par le trou qui est au bas de la porte.—La salle de justice.—De quoi elle est meublée aujourd'hui.—La chambre de la torture.—La grosse poutre.—Les trois trous.—Affreux détails.—Une particularité du château de Chillon.—L'auteur démontre que les petits oiseaux n'ont pas la moindre idée de l'invention de l'artillerie.—Ludlow et Bonnivard confrontés.—Lausanne.—Ce que Paris a de plus que Vévey.—Le mauvais goût calviniste.—Lausanne enlaidie par les embellisseurs.—L'hôtel de ville.—Le château des baillis.—La cathédrale.—Vandalisme.—Quelques tombeaux.—Le chevalier de Granson.—Pourquoi les mains coupées.—M. de Rebecque.—Lausanne à vol d'oiseau.—Paysage.—Orage de nuit qui s'annonce.—Retour à Paris.
Vévey, 21 septembre.
A M. LOUIS B.
Je vous écris cette lettre, cher Louis, à peu près au hasard, ne sachant pas où elle vous trouvera, ni même si elle vous trouvera. Où êtes-vous en ce moment? que faites-vous? Etes-vous à Paris? êtes-vous en Normandie? Avez-vous l'œil fixé sur les toiles que votre pensée fait rayonner? ou visitez-vous, comme moi, la galerie de peinture du bon Dieu? Je ne sais ce que vous faites; mais je pense à vous, je vous écris et je vous aime.
Je voyage en ce moment comme l'hirondelle. Je vais devant moi cherchant le beau temps. Où je vois un coin du ciel bleu, j'accours. Les nuages, les pluies, la bise, l'hiver, viennent derrière moi comme des ennemis qui me poursuivent, et recouvrent les pauvres pays à mesure que je les quitte. Il pleut maintenant à verse sur Strasbourg, que je visitais il y a quinze jours; sur Zurich, où j'étais la semaine passée; sur Berne, où j'ai passé hier. Moi, je suis à Vévey, jolie petite ville, blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée par les pentes méridionales du mont Chardonne comme par des poêles et abritée par les Alpes comme par un paravent. J'ai devant moi un ciel d'été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.—Je vous regrette.
Vévey n'a que trois choses; mais ces trois choses sont charmantes: sa propreté, son climat et son église.—Je devrais me borner à dire la tour de son église; car l'église elle-même n'a plus rien de remarquable. Elle a subi cette espèce de dévastation soigneuse, méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté. C'est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de nettoyage. Plus d'autel, plus de chapelles, plus de reliquaires, plus de figures peintes ou sculptées; une table et des stalles de bois qui encombrent la nef, voilà l'église de Vévey.
Je m'y promenais assez maussadement, escorté de cette vieille femme, toujours la même, qui tient lieu de bedeau aux églises calvinistes, et me cognant les genoux aux bancs de M. le préfet, de M. le juge de paix, de MM. les pasteurs, etc., etc., quand, à côté d'une chapelle condamnée où m'avaient attiré quelques belles vieilles consoles du quatorzième siècle oubliées là par l'architecte puritain, j'ai aperçu dans un enfoncement obscur une grande lame de marbre noir appliquée au mur. C'est la tombe d'Edmond Ludlow, un des juges de Charles Ier, mort réfugié à Vévey en 1698. Je croyais cette tombe à Lausanne. Comme je me baissais pour ramasser mon crayon tombé à terre, le mot depositorium, gravé sur la dalle, a frappé mes yeux. Je marchais sur une autre tombe, sur un autre régicide, sur un autre proscrit, Andrew Broughton. Andrew Broughton était l'ami de Ludlow. Comme lui il avait tué Charles Ier, comme lui il avait aimé Cromwell, comme lui il avait haï Cromwell, comme lui il dort dans la froide église de Vévey.—En 1816, David, en fuite comme Ludlow et Broughton, a passé à Vévey. A-t-il visité l'église? Je ne sais; mais les juges de Charles Ier avaient bien des choses à dire au juge de Louis XVI. Ils avaient à lui dire que tout s'écroule, même les fortunes bâties sur un échafaud; que les révolutions ne sont que des vagues, où il ne faut être ni écume ni fange; que toute idée révolutionnaire est un outil qui a deux tranchants, l'un avec lequel on coupe, l'autre auquel on se coupe; que l'exilé qui a fait des exilés, que le proscrit qui a été proscripteur, traînent après eux une mauvaise ombre, une pitié mêlée de colère, le reflet des misères d'autrui flamboyant comme l'épée de l'ange sur leur propre malheur. Ils pouvaient dire aussi à ce grand peintre,—n'est-ce pas, Louis?—que pour le penseur, en un jour de contemplation, il sort de la sérénité du ciel et de l'azur profond du Léman plus d'idées nobles, plus d'idées bienveillantes, plus d'idées utiles à l'humanité qu'il n'en sort en dix siècles de vingt révolutions comme celles qui ont égorgé Charles Ier et Louis XVI; et qu'au-dessus des agitations politiques, éternellement au-dessus de ces tempêtes climatériques des nations, dont le flux bourbeux apporte aussi bien Marat que Mirabeau, il y a, pour les grandes âmes, l'art, qui contient l'intelligence de l'homme, et la nature, qui contient l'intelligence de Dieu!