Pour nous faire une idée complète du poids qu'avait l'Espagne autrefois comme puissance maritime, nous avons voulu savoir au juste ce que c'était que la grande Armada de Philippe II, si fameuse et si peu connue, comme tant de choses fameuses. L'histoire en parle et s'en extasie; mais l'histoire, qui hait le détail et qui, selon nous, a tort de le haïr, ne dit pas les chiffres. Ces chiffres, nous les avons cherchés dans l'ombre où l'histoire les avait laissés tomber; nous les avons retrouvés à grand'peine; les voici. Rien, à notre sens, n'est plus instructif et plus curieux.

C'était en 1588. Le roi d'Espagne voulut en finir d'une seule fois avec les Anglais, qui déjà le harcelaient et taquinaient le colosse. Il arma une flotte. Il y avait dans cette flotte vingt-cinq gros vaisseaux de Séville, vingt-cinq de Biscaye, cinquante petits vaisseaux de Catalogne et de Valence, cinquante barques de la côte d'Espagne, vingt chaloupes des quatre villages de la côte de Guipuscoa, cent gabares de Portugal, quatorze galères et quatre galéasses de Naples, douze galères de Sicile, vingt galères d'Espagne, et trente ourques d'Allemagne; en tout trois cent cinquante voiles manœuvrées par neuf mille marins.

On n'apprécierait pas exactement cette escadre si l'on ne se rappelait ce que c'était alors qu'une galère. Une galère représentait une somme considérable. Toute la côte septentrionale d'Afrique, Alger et Tripoli exceptées, ne produisait pas au sultan de quoi faire et maintenir deux galères.

L'approvisionnement de bouche de l'Armada était immense. En voici le chiffre très-singulier et très-exact: cent soixante-sept mille cinq cents quintaux de biscuit, fournis par Murcie, Burgos, Campos, la Sicile, Naples et les îles; onze mille quintaux de chair salée, fournis par l'Estramadure, la Galice et les Asturies; onze mille quintaux de lard, fournis par Séville, Ronda et la Biscaye; vingt-trois mille barils de poisson salé, fournis par Cadix et l'Algarve; vingt-huit mille quintaux de fromage, fournis par Mayorque, Senegallo et le Portugal; quatorze mille quintaux de riz, fournis par Gênes et Valence; vingt-trois mille poids d'huile et de vinaigre, fournis par l'Andalousie: le poids valait vingt-cinq livres; vingt-six mille fanègues de fèves, fournies par Carthagène et la Sicile; vingt-six mille poinçons de vin, fournis par Malaga, Maxovella, Ceresa et Séville. Les provisions en blé, fer et toiles, venaient d'Andalousie, de Naples et de Biscaye. Le total s'en est perdu.

Cette flotte portait une armée: vingt-cinq mille Espagnols, cinq mille tirés des régiments d'Italie, six mille des Canaries, des Indes et des garnisons de Portugal, le reste de recrues; douze mille Italiens, commandés par dix mestres de camp; vingt-cinq mille Allemands, douze cents chevau-légers de Castille, deux cents de la côte et deux cents de la frontière, c'est-à-dire seize cents cavaliers, trois mille huit cents canonniers et quatre cents gastadours; ce qui, en y comprenant les neuf mille marins, faisait en tout soixante-seize mille huit cents hommes.

Ce monstrueux armement eût anéanti l'Angleterre. Un coup de vent l'emporta.

Ce coup de vent, qui souffla dans la nuit du 2 septembre 1588, a changé la forme du monde.

Outre ses forces visibles, l'Espagne avait ses forces occultes. Certes, sa surface était grande, mais sa profondeur était immense. Elle avait partout sous terre des galeries, des sapes, des mines et des contre-mines, des fils cachés, des ramifications inconnues, des racines inattendues. Plus tard, quand Richelieu commença à donner des coups de bêche dans le vieux sol européen, il était surpris à chaque instant de sentir rebrousser l'outil et de rencontrer l'Espagne. Ce qu'on voyait d'elle au grand jour allait loin; ce qu'on ne voyait pas pénétrait plus avant encore. On pourrait dire que dans les affaires de l'univers à cette époque il y avait encore plus d'Espagne en dessous qu'en dessus.

Elle tenait aux princes d'Italie par les mariages: Austria, nube; aux républiques marchandes, par le commerce; au pape, par la religion, par je ne sais quoi de plus catholique que Rome même; au monde entier, par l'or dont elle avait la clef. L'Amérique était le coffre-fort, l'Espagne était le caissier. Comme maison d'Autriche, elle dominait pompeusement l'Allemagne et la menait sourdement. L'Allemagne, dans les mille ans de son histoire moderne, a été possédée une fois par le génie de la France, sous Charlemagne, et une fois par le génie de l'Espagne, sous Charles-Quint. Seulement, Charles-Quint mort, l'Espagne n'avait pas lâché l'Allemagne.

Comme on voit, l'Espagne avait quelque chose de plus puissant encore que sa puissance, c'était sa politique. La puissance est le bras, la politique est la main.