Cependant, ni l'invincible Armada vaincue par Dieu, ni Kara-Mustapha battu par Sobieski, ne rassuraient pleinement l'Europe. L'Espagne et la Turquie étaient toujours debout, et le dix-septième siècle croyait les voir grandir indéfiniment, de plus en plus redoutables et de plus en plus menaçantes, dans un terrible et prochain avenir. La politique, cette science conjecturale comme la médecine, n'avait alors pas d'autre prévision. A peine se tranquillisait-on un peu par moments en songeant que les deux colosses se rencontraient sur la mer Rouge et se heurtaient en Asie.

Ce choc dans l'Arabie Heureuse, si lointain et si indistinct, ne diminuait pas, aux yeux des penseurs, les fatales chances qui s'amoncelaient sur la civilisation. A l'époque dont nous venons d'esquisser le tableau, l'anxiété était au comble. Un écrit intitulé: Les forces du roy d'Espagne, imprimé à Paris en 1627 avec privilége du roi et gravures d'Isac Jaspar, dit: «L'ambition de ce roy seroit de posséder toute chose. Ses flottes, qui vont et viennent, brident l'Angleterre et empeschent les nauires des austres Estats de courir à leur fantasie.» Dans un autre écrit, publié vers la même époque et qui a pour titre: Discours sommaire de l'estat du Turc, nous lisons: «Il (le Turc) donne avec beaucoup de sujet l'alarme à la chrestienté, vu qu'il a tant de moyens de faire une grosse armée en la levant sur les pays qu'il possède. Il faudroit manquer du tout de jugement pour estre sans appréhension d'un tel déluge.»

IV

Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée.

A l'heure où nous parlons, les assignats[4], cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l'empire turc.

Depuis longtemps déjà une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage qui coud à son manteau l'ongle du lion mort.

Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient nos pères se sont évanouis.

L'Europe est-elle délivrée? Non.

Comme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes passent, mais l'homme reste; les empires tombent, les égoïsmes se réforment. Or, à l'instant où nous sommes, de même qu'il y a deux cents ans, deux immenses égoïsmes pressent l'Europe et la convoitent. L'esprit de guerre, de violence et de conquête est encore debout à l'orient; l'esprit de commerce, de ruse et d'aventure est encore debout à l'occident. Les deux géants se sont un peu déplacés et sont remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.