Des cinq monarchies électives, deux étaient de premier rang, Rome et l'Empire. La seule qui reste maintenant, Rome, est tombée au troisième rang.
Des huit républiques, une, Venise, était une puissance de second rang. La seule qui subsiste de nos jours, la Suisse, est, comme Rome, un Etat de troisième ordre.
Les cinq grandes puissances actuellement dirigeantes, la France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, sont toutes des monarchies héréditaires.
Ainsi, d'après cette confrontation surprenante, qui a gagné du terrain? la monarchie. Qui en a perdu? la démocratie.
Voilà les faits.
Eh bien, les faits se trompent. Les faits ne sont que des apparences. Le sentiment profond et unanime des nations dément les faits et dit que c'est le contraire qui est vrai.
La monarchie a reculé, la démocratie a avancé.
Pour que le côté libéral de la constitution de la vieille Europe non-seulement n'ait rien perdu, mais encore ait prodigieusement gagné, malgré la multiplication et l'accroissement des royautés, malgré la chute de tous les Etats viagers et, en quelque sorte, présidentiels de l'Allemagne, malgré la disparition de quatre grandes monarchies électives sur cinq, de sept républiques sur huit et de soixante-six villes libres sur soixante-dix, il suffit d'un fait: la France a passé de l'état de monarchie pure à l'état de monarchie populaire.
Ce n'est qu'un pas, mais ce pas est fait par la France; et, dans un temps donné, tous les pas que fait la France, le monde les fera. Ceci est tellement vrai, que, lorsqu'elle se hâte, le monde se révolte contre elle et la prend à partie, trouvant plus facile encore de la combattre que de la suivre. Aussi la politique de la France doit-elle être une politique conductrice et toujours se résumer en deux mots: ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais marcher assez vite pour empêcher l'Europe de rejoindre.
Le tableau que nous venons de dresser dans les quelques pages qui précèdent prouve encore, et prouve souverainement ceci: c'est que les mots ne sont rien, c'est que les idées sont tout. A quoi bon batailler en effet pour ou contre le mot république, par exemple, lorsqu'il est démontré que sept républiques, quatre Etats électifs et soixante-six villes franches tiennent moins de place dans la civilisation européenne qu'une idée de liberté semée par la France à tous les vents!