Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il faut mettre quelque chose dessous.

Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu, c’est un cœur à percer.

On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.

Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le rendit à Barkilphedro.

La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour, s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne? Que vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil? C’est pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi.

Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.

C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.

Barkilphedro s’en était rendu compte.

Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.

L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un éléphant que hait une fourmi est en danger.