Les méchants malmènent la conscience avec autorité. Il y a une gymnastique du faux. Un sophiste est un faussaire, et dans l’occasion ce faussaire brutalise le bon sens. Une certaine logique très souple, très implacable et très agile est au service du mal et excelle à meurtrir la vérité dans les ténèbres. Coups de poing sinistres de Satan à Dieu.
Tel sophiste, admiré des niais, n’a pas d’autre gloire que d’avoir fait des «bleus» à la conscience humaine.
L’affligeant, c’est que Barkilphedro pressentait un avortemcnt. Il entreprenait un vaste travail, et en somme, il le craignait du moins, pour peu de ravage. Être un homme corrosif, avoir en soi une volonté d’acier, une haine de diamant, une curiosité ardente de la catastrophe, et ne rien brûler, ne rien décapiter, ne rien exterminer! Être ce qu’il était, une force de dévastation, une animosité vorace, un rongeur du bonheur d’autrui, avoir été créé—(car il y a un créateur, le diable ou Dieu, n’importe qui!) avoir été créé de toutes pièces Barkilphedro pour ne réaliser peut-être qu’une chiquenaude; est-ce possible! Barkilphedro manquerait son coup! Être un ressort à lancer des quartiers de rocher, et lâcher toute sa détente pour faire à une mijaurée une bosse au front! une catapulte faisant le dégât d’une pichenette! accomplir une besogne de Sisyphe pour un résultat de fourmi! suer toute la haine pour à peu près rien! Est-ce assez humiliant quand on est un mécanisme d’hostilité à broyer le monde! Mettre en mouvement tous ses engrenages, faire dans l’ombre un fracas de machine de Marly, pour réussir peut-être à pincer le bout d’un petit doigt rose! Il allait tourner et retourner des blocs pour arriver, qui sait? à rider un peu la surface plate de la cour! Dieu a cette manie de dépenser grandement les forces. Un remuement de montagne aboutit au déplacement d’une taupinière.
En outre, la cour étant donnée, terrain bizarre, rien n’est plus dangereux que de viser son ennemi, et de le manquer. D’abord cela vous démasque à votre ennemi, et cela l’irrite; ensuite, et surtout, cela déplaît au maître. Les rois goûtent peu les maladroits. Pas de contusions; pas de gourmades laides. Égorgez, tout le monde, ne faites saigner du nez à personne. Qui tue est habile, qui blesse est inepte. Les rois n’aiment pas qu’on écloppe leurs domestiques. Ils vous en veulent si vous fêlez une porcelaine sur leur cheminée ou un courtisan dans leur cortège. La cour doit rester propre. Cassez, et remplacez; c’est bien.
Ceci se concilie du reste parfaitement avec le goût des médisances qu’ont les princes. Dites du mal, n’en faites point. Ou, si vous en faites, que ce soit en grand.
Poignardez, mais n’égratignez pas. A moins que l’épingle ne soit empoisonnée. Circonstance atténuante. C’était, rappelons-le, le cas de Barkilphedro.
Tout pygmée haineux est la fiole où est enfermé le dragon de Salomon. Fiole microscopique, dragon démesuré. Condensation formidable attendant l’heure gigantesque de la dilatation. Ennui consolé par la préméditation de l’explosion. Le contenu est plus grand que le contenant. Un géant latent, quelle chose étrange! un acarus dans lequel il y a une hydre! Être cette affreuse boîte à surprise, avoir en soi Léviathan, c’est pour le nain une torture et une volupté.
Aussi rien n’eût fait lâcher prise à Barkilphedro. Il attendait son heure. Viendrait-elle? Qu’importe? il l’attendait. Quand on est très mauvais, l’amour-propre s’en mêle. Faire des trous et des sapes à une fortune de cour, plus haute que nous, la miner à ses risques et périls, tout souterrain et tout caché qu’on est, insistons-y, c’est intéressant. On se passionne à un tel jeu. On s’éprend de cela comme d’un poëme épique qu’on ferait. Être très petit et s’attaquer à quelqu’un de très grand est une action d’éclat. C’est beau d’être la puce d’un lion.
L’altière bête se sent piquée et dépense son énorme colère contre l’atome. Un tigre rencontré l’ennuierait moins. Et voilà les rôles changés. Le lion humilié a dans sa chair le dard de l’insecte, et la puce peut dire: j’ai en moi du sang de lion.
Pourtant, ce n’étaient là pour l’orgueil de Barkilphedro que de demi-apaisements. Consolations. Palliatifs. Taquiner est une chose, torturer vaudrait mieux. Barkilphedro, pensée désagréable qui lui revenait sans cesse, n’aurait vraisemblablement pas d’autre succès que d’entamer chétivement l’épiderme de Josiane. Que pouvait-il espérer de plus, lui si infime contre elle si radieuse? Une égratignure, que c’est peu, à qui voudrait toute la pourpre de l’écorchure vive, et les rugissements de la femme plus que nue, n’ayant même plus cette chemise, la peau! avec de telles envies, que c’est fâcheux d’être impuissant! Hélas! rien n’est parfait.