L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y retournait. Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre, un service furtif.
Les personnes qu’elle était en train d’embarquer, chuchotaient entre elles.
Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite. Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot français; parfois du gallois, parfois du basque. C’était un patois, à moins que ce ne fût un argot.
Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande.
L’équipage était probablement des leurs. Il y avait de la connivence dans cet embarquement.
Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades, peut-être un tas de complices.
S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un peu curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles. Un des à peu près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile à reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu’on appelle aussi Llanandiffry.
On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins d’obscurité, une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l’avant de l’ourque. C’était probablement la Notre-Dame basque, sorte de panagia des vieux cantabres. Sous cette figure, tenant lieu de poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se cacher. Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer, fanal faisant fonction de cierge.
Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de l’avant comme une corne de croissant. A la naissance du taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec une lunette.—L’ange était doré comme la Notre-Dame.
Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour laisser passer les lames, occasion de dorures et d’arabesques.