Minuit venait de sonner aux cinq paroisses de Southwark avec les intermittences et les différences de voix d’un clocher à l’autre.

Gwynplaine songeait à Dea. A quoi eût-il songé? Mais ce soir-là, singulièrement confus, plein d’un charme où il y avait de l’angoisse, il songeait à Dea comme un homme songe à une femme. Il se le reprochait. C’était une diminution. La sourde attaque de l’époux commençait en lui. Douce et impérieuse impatience. Il franchissait la frontière invisible; en deçà il y a la vierge, au delà il y a la femme. Il se questionnait avec anxiété; il avait ce qu’on pourrait nommer la rougeur intérieure. Le Gwynplaine des premières années s’était peu à peu transformé dans l’inconscience d’une croissance mystérieuse. L’ancien adolescent pudique se sentait devenir trouble et inquiétant. Nous avons l’oreille de lumière où parle l’esprit, et l’oreille d’obscurité où parle l’instinct. Dans cette oreille amplifiante des voix inconnues lui faisaient des offres. Si pur que soit le jeune homme qui rêve d’amour, un certain épaississement de chair finit toujours par s’interposer entre son rêve et lui. Les intentions perdent leur transparence. L’inavouable voulu par la nature fait son entrée dans la conscience. Gwynplaine éprouvait on ne sait quel appétit de cette matière où sont toutes les tentations, et qui manquait presque à Dea. Dans sa fièvre, qui lui semblait malsaine, il transfigurait Dea, du côté périlleux peut-être, et il tâchait d’exagérer cette forme séraphique jusqu’à la forme féminine. C’est de toi, femme, que nous avons besoin.

Trop de paradis, l’amour en arrive à ne pas vouloir cela. Il lui faut la peau fiévreuse, la vie émue, le baiser électrique et irréparable, les cheveux dénoués, l’étreinte ayant un but. Le sidéral gêne. L’éthéré pèse. L’excès de ciel dans l’amour, c’est l’excès de combustible dans le feu; la flamme en souffre. Dea saisissable et saisie, la vertigineuse approche qui mêle en deux êtres l’inconnu de la création, Gwynplaine, éperdu, avait ce cauchemar exquis. Une femme! Il entendait en lui ce profond cri de la nature. Comme un Pygmalion du rêve modelant une Galatée de l’azur, il faisait témérairement, au fond de son âme, des retouches à ce contour chaste de Dea; contour trop céleste et pas assez édénique; car l’éden, c’est Ève; et Ève était une femelle, une mère charnelle, une nourrice terrestre, le ventre sacré des générations, la mamelle du lait inépuisable, la berceuse du monde nouveau-né; et le sein exclut les ailes. La virginité n’est que l’espérance de la maternité. Pourtant, dans les mirages de Gwynplaine, Dea jusqu’alors avait été au-dessus de la chair. En ce moment, égaré, il essayait dans sa pensée de l’y faire redescendre, et il tirait ce fil, le sexe, qui tient toute jeune fille liée à la terre. Pas un seul de ces oiseaux n’est lâché. Dea, pas plus qu’une autre, n’était hors la loi, et Gwynplaine, tout en ne l’avouant qu’à demi, avait une vague volonté qu’elle s’y soumît. Il avait cette volonté malgré lui, et dans une rechute continuelle. Il se figurait Dea humaine. Il en était à concevoir une idée inouïe: Dea, créature, non plus seulement d’extase, mais de volupté; Dea la tête sur l’oreiller. Il avait honte de cet empiétement visionnaire; c’était comme un effort de profanation; il résistait à cette obsession; il s’en détournait, puis il y revenait; il lui semblait commettre un attentat à la pudeur. Dea était pour lui un nuage. Frémissant, il écartait ce nuage comme il eût soulevé une chemise. On était en avril.

La colonne vertébrale a ses rêveries.

Il faisait des pas au hasard avec cette oscillation distraite qu’on a dans la solitude. N’avoir personne autour de soi, cela aide à divaguer. Où allait sa pensée? il n’eût osé se le dire à lui-même. Dans le ciel? Non. Dans un lit. Vous le regardiez, astres.

Pourquoi dit-on un amoureux? On devrait dire un possédé. Être possédé du diable, c’est l’exception; être possédé de la femme, c’est la règle. Tout homme subit cette aliénation de soi-même. Quelle sorcière qu’une jolie femme! Le vrai nom de l’amour, c’est captivité.

On est fait prisonnier par l’âme d’une femme. Par sa chair aussi. Quelquefois plus encore par la chair que par l’âme. L’âme est l’amante; la chair est la maîtresse.

On calomnie le démon. Ce n’est pas lui qui a tenté Eve. C’est Ève qui l’a tenté. La femme a commencé.

Lucifer passait tranquille. Il a aperçu la femme. Il est devenu Satan.

La chair, c’est le dessus de l’inconnu. Elle provoque, chose étrange, par la pudeur. Rien de plus troublant. Elle a honte, cette effrontée.