On distinguait dans la profondeur du champ de foire une vague forme obscure qui décroissait rapidement. C’était le petit laquais qui s’en allait. Il tourna un coin de rue, et il n’y eut plus personne.

Gwynplaine regarda le mousse disparaître, puis il regarda la lettre. Il est des moments dans la vie où ce qui vous arrive ne vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps à une certaine distance du fait. Gwynplaine approcha la lettre de ses yeux comme quelqu’un qui veut lire; alors, il s’aperçut qu’il ne pouvait la lire pour deux raisons: premièrement, parce qu’il ne l’avait pas décachetée; deuxièmement, parce qu’il faisait nuit. Il fut plusieurs minutes avant de se rendre compte qu’il y avait une lanterne dans l’inn. Il fit quelques pas, mais de côté, et comme s’il ne savait où aller. Un somnambule à qui un fantôme a remis une lettre marche de la sorte.

Enfin il se décida, courut plutôt qu’il n’avança vers l’inn, se plaça dans le rayon de la porte entr’ouverte, et considéra encore une fois, à cette clarté, la lettre fermée. On ne voyait aucune empreinte sur le cachet, et sur l’enveloppe il y avait: A Gwynplaine. Il brisa le cachet, déchira l’enveloppe, déplia la lettre, la mit en plein sous la lumière, et voici ce qu’il lut:

«Tu es horrible, et je suis belle. Tu es histrion, et je suis duchesse. Je suis la première, et tu es le dernier. Je veux de toi. Je t’aime. Viens.»

LIVRE QUATRIÈME
LA CAVE PÉNALE

I
LA TENTATION DE SAINT GWYNPLAINE

Tel jet de flamme fait à peine une piqûre aux ténèbres; tel autre met le feu à un volcan.

Il y a des étincelles énormes.

Gwynplaine lut la lettre, puis la relut. Il y avait bien ce mot: Je t’aime!

Les épouvantes se succédèrent dans son esprit.