—Si tu savais! le soir, quand nous jouons la pièce, à l’instant où ma main touche ton front...—Oh! tu as une noble tête, Gwynplaine!—... à l’instant où je sens tes cheveux sous mes doigts, c’est un frisson, j’ai une joie du ciel, je me dis: Dans tout ce monde de noirceur qui m’enveloppe, dans cet univers de solitude, dans cet immense écroulement obscur où je suis, dans cet effrayant tremblement de moi et de tout, j’ai un point d’appui, le voilà. C’est lui.—C’est toi.

—Oh! tu m’aimes, dit Gwynplaine. Moi aussi je n’ai que toi sur la terre. Tu es tout pour moi. Dea, que veux-tu que je fasse? Désires-tu quelque chose? que te faut-il?

Dea répondit:

—Je ne sais pas. Je suis heureuse.

—Oh! reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!

Ursus éleva la voix sévèrement:

—Ah! vous êtes heureux. C’est une contravention. Je vous ai déjà avertis. Ah! vous êtes heureux! Alors, tâchez qu’on ne vous voie pas. Tenez le moins de place possible. Ça doit se fourrer dans des trous, le bonheur. Faites-vous encore plus petits que vous n’êtes, si vous pouvez. Dieu mesure la grandeur du bonheur à la petitesse des heureux. Les gens contents doivent se cacher comme des malfaiteurs. Ah! vous rayonnez, méchants vers luisants que vous êtes, morbleu, on vous marchera dessus, et l’on fera bien. Qu’est-ce que c’est que toutes ces mamours-là? Je ne suis pas une duègne, moi, dont l’état est de regarder les amoureux se becqueter. Vous me fatiguez, à la fin! Allez au diable!

Et sentant que son accent revêche mollissait jusqu’à l’attendrissement, il noya cette émotion dans un fort souffle de bougonnement.

—Père, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!

—C’est que je n’aime pas qu’on soit trop heureux, répondit Ursus.