—Vois-tu, Gwynplaine, rêver, c’est créer. Un souhait est un appel. Construire une chimère, c’est provoquer la réalité. L’ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas défier. Elle nous satisfait. Te voilà. Oserai-je me perdre? oui. Oserai-je être ta maîtresse, ta concubine, ton esclave, ta chose? avec joie. Gwynplaine, je suis la femme. La femme, c’est de l’argile qui désire être fange. J’ai besoin de me mépriser. Cela assaisonne l’orgueil. L’alliage de la grandeur, c’est la bassesse. Rien ne se combine mieux. Méprise-moi, toi qu’où méprise. L’avilissement sous l’avilissement, quelle volupté! la fleur double de l’ignominie! je la cueille. Foule-moi aux pieds. Tu ne m’en aimeras que mieux. Je le sais, moi. Sais-tu pourquoi je t’idolâtre? parce que je te dédaigne. Tu es si au-dessous de moi que je te mets sur un autel. Mêler le haut et le bas, c’est le chaos, et le chaos me plaît. Tout commence et finit par le chaos. Qu’est-ce que le chaos? une immense souillure. Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumière, et avec cet égout, Dieu a fait le monde. Tu ne sais pas à quel point je suis perverse. Pétris un astre dans de la boue, ce sera moi.
Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe défaite, son torse de vierge.
Elle poursuivit:
—Louve pour tous, chienne pour toi. Comme on va s’étonner! l’étonnement des imbéciles est doux. Moi, je me comprends. Suis-je une déesse? Amphitrite s’est donnée au Cyclope. Fluctivoma Amphitrite. Suis-je une fée? Urgèle s’est livrée à Bugryx, l’androptère aux huit mains palmées. Suis-je une princesse? Marie Stuart a eu Rizzio. Trois belles, trois monstres. Je suis plus grande qu’elles, car tu es pire qu’eux. Gwynplaine, nous sommes faits l’un pour l’autre. Le monstre que tu es dehors, je le suis dedans. De là mon amour. Caprice, soit. Qu’est-ce que l’ouragan? un caprice. Il y a entre nous une affinité sidérale; l’un et l’autre nous sommes de la nuit, toi par la face, moi par l’intelligence. A ton tour tu me crées. Tu arrives, voilà mon âme dehors. Je ne la connaissais pas. Elle est surprenante. Ton approche fait sortir l’hydre de moi, déesse. Tu me révèles ma vraie nature. Tu me fais faire la découverte de moi-même. Vois comme je te ressemble. Regarde dans moi comme dans un miroir. Ton visage, c’est mon âme. Je ne savais pas être à ce point terrible. Moi aussi je suis donc un monstre! O Gwynplaine, tu me désennuies.
Elle eut un étrange rire d’enfant, s’approcha de son oreille et lui dit tout bas:
—Veux-tu voir une femme folle? c’est moi.
Son regard entrait dans Gwynplaine. Un regard est un philtre. Sa robe avait des dérangements redoutables. L’extase aveugle et bestiale envahissait Gwynplaine. Extase où il y avait de l’agonie.
Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des éclaboussures de feu. Il sentait sourdre l’irréparable. Il n’avait pas la force de dire un mot. Elle s’interrompait, elle le considérait: O monstre! murmurait-elle. Elle était farouche.
Brusquement, elle lui saisit les mains.
—Gwynplaine, je suis le trône, tu es le tréteau. Mettons-nous de plain-pied. Ah! je suis heureuse, me voilà tombée. Je voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis abjecte. Ou s’en prosternerait davantage, car plus on abhorre, plus on rampe. Ainsi est fait le genre humain. Hostile, mais reptile. Dragon, mais ver. Oh! je suis dépravée comme les dieux. On ne peut toujours pas m’ôter cela d’être la bâtarde d’un roi. J’agis en reine. Qu’était-ce que Rhodope? Une reine qui aima Phtèh, l’homme à la tête de crocodile. Elle a bâti en son honneur la troisième pyramide. Penthésilée a aimé le centaure, qui s’appelle le Sagittaire, et qui est une constellation. Et que dis-tu d’Anne d’Autriche? Mazarin était-il assez laid! Tu n’es pas laid, toi, tu es difforme. Le laid est petit, le difforme est grand. Le laid, c’est la grimace du diable derrière le beau. Le difforme est l’envers du sublime. C’est l’autre côté. L’Olympe a deux versants; l’un, dans la clarté, donne Apollon; l’autre, dans la nuit, donne Polyphème. Toi, tu es Titan. Tu serais Béhémoth dans la forêt, Léviathan dans l’océan, Typhon dans le cloaque. Tu es suprême. Il y a de la foudre dans ta difformité. Ton visage a été dérangé par un coup de tonnerre. Ce qui est sur ta face, c’est la torsion courroucée du grand poing de flamme. Il t’a pétri et il a passé. La vaste colère obscure a, dans un accès de rage, englué ton âme sous cette effroyable figure surhumaine. L’enfer est un réchaud pénal où chauffe ce fer rouge qu’on appelle la Fatalité; tu es marqué de ce fer-là. T’aimer, c’est comprendre le grand. J’ai ce triomphe. Être amoureuse d’Apollon, le bel effort! La gloire se mesure à l’étonnement. Je t’aime. J’ai rêvé de toi des nuits, des nuits, des nuits! C’est ici un palais à moi. Tu verras mes jardins. Il y a des sources sous les feuilles, des grottes où l’on peut s’embrasser, et de très beaux groupes de marbre qui sont du cavalier Bernin. Et des fleurs! Il y en a trop. Au printemps, c’est un incendie de roses. T’ai-je dit que la reine était ma sœur? Fais de moi ce que tu voudras. Je suis faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me crache au visage. As-tu une religion? Moi je suis papiste. Mon père Jacques II est mort en France avec un tas de jésuites autour de lui. Jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve auprès de toi. Oh! je voudrais être le soir avec toi, pendant qu’on ferait de la musique, tous deux adossés au même coussin, sous le tendelet de pourpre d’une galère d’or, au milieu des douceurs infinies de la mer. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une créature. Je t’adore. Les caresses peuvent rugir. En doutez-vous? entrez chez les lions. L’horreur était dans cette femme et se combinait avec la grâce. Rien de plus tragique. On sentait la griffe, on sentait le velours. C’était l’attaque féline, mêlée de retraite. Il y avait du jeu et du meurtre dans ce va-et-vient. Elle idolâtrait, insolemment. Le résultat, c’était la démence communiquée. Fatal langage, inexprimablement violent et doux. Ce qui insultait n’insultait pas. Ce qui adorait outrageait. Ce qui souffletait déifiait. Son accent imprimait à ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle grandeur prométhéenne. Les fêtes de la Grande Déesse, chantées par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les étoiles cette sombre rage épique. Ces paroxysmes compliquaient les danses obscures sous les branches de Dodone. Cette femme était comme transfigurée, s’il est possible qu’on se transfigure du côté opposé au ciel. Ses cheveux avaient des frissons de crinière; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son œil bleu se mêlaient aux flamboiements de son œil noir, elle était surnaturelle. Gwynplaine, défaillant, se sentait vaincu par la pénétration profonde d’une telle approche.