C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre.
Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine, entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte de fer de la geôle de Southwark.
Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête; nuages qui étaient des événements; rapidité qui était une prise d’assaut.
II
IMPARTIALITÉ
La création d’une égalité avec le roi, dite pairie, fut aux époques barbares une fiction utile. En France et en Angleterre, cet expédient politique rudimentaire produisit des résultats différents. En France, le pair fut un faux roi; en Angleterre, ce fut un vrai prince. Moins grand qu’en France, mais plus réel. On pourrait dire: moindre, mais pire.
La pairie est née en France. L’époque est incertaine; sous Charlemague, selon la légende; sous Robert le Sage, selon l’histoire. L’histoire n’est pas plus sûre de ce qu’elle dit que la légende. Favin écrit: «le Roy de France voulut attirer à lui les grands de son état par ce titre magnifique de Pairs, comme s’ils lui étaient égaux.»
La pairie se bifurqua très vite et de France passa en Angleterre.
La pairie anglaise a été un grand fait, et presque une grande chose. Elle a eu pour précédent le wittenagemot saxon. Le thane danois et le vavasseur normand se fondirent dans le baron. Baron est le même mot que vir; qui se traduit en espagnol par varon, et qui signifie, par excellence, homme. Dès 1075 les barons se font sentir au roi. Et à quel roi! à Guillaume le Conquérant. En 1086 ils donnent une base à la féodalité, cette base est le Doomsday-book. «Livre du Jugement dernier.» Sous Jean sans Terre, conflit; la seigneurie française le prend de haut avec la Grande-Bretagne, et la pairie de France mande à sa barre le roi d’Angleterre. Indignation des barons anglais. Au sacre de Philippe-Auguste, le roi d’Angleterre portait, comme duc de Normandie, la première bannière carrée et le duc de Guyenne la seconde. Contre ce roi vassal de l’étranger, «la guerre des seigneurs» éclate. Les barons imposent au misérable roi Jean la Grande Charte d’où sort la chambre des lords. Le pape prend fait et cause pour le roi, et excommunie les lords. La date, c’est 1215, et le pape, c’est Innocent III qui écrivait le Veni sancte Spiritus et qui envoyait à Jean sans Terre les quatre vertus cardinales sous la forme de quatre anneaux d’or. Les lords persistent. Long duel, qui durera plusieurs générations. Pembroke lutte. 1248 est l’année des «Provisions d’Oxford». Vingt-quatre barons limitent le roi, le discutent, et appellent, pour prendre part à la querelle élargie, un chevalier par comté. Aube des communes. Plus tard, les lords s’adjoignirent deux citoyens par chaque cité et deux bourgeois par chaque bourg. C’est ce qui fait que, jusqu’à Elisabeth, les pairs furent juges de la validité des élections des communes. De leur juridiction naquit l’adage: «Les députés doivent être nommés sans les trois P; sine Prece, sine Pretio, sine Poculo. Ce qui n’empêcha pas les bourgs-pourris. En 1293, la cour des pairs de France avait encore le roi d’Angleterre pour justiciable, et Philippe le Bel citait devant lui Edouard Ier. Edouard Ier était ce roi qui ordonnait à son fils de le faire bouillir après sa mort et d’emporter ses os en guerre. Sous les folies royales les lords sentent le besoin de fortifier le parlement; ils le divisent en deux chambres. Chambre haute et chambre basse. Les lords gardent arrogamment la suprématie. «S’il arrive qu’un des communes soit si hardy que de parler désavantageusement de la chambre des lords, on l’appelle au barreau (à la barre) pour recevoir correction et quelquefois on l’envoie à la Tour[30].» Même distinction dans le vote. Dans la chambre des lords on vote un à un, en commençant par le dernier baron qu’on nomme «le puîné». Chaque pair appelé répond content ou non content. Dans les communes on vote tous ensemble, par Oui ou Non, en troupeau. Les communes accusent, les pairs jugent. Les pairs, par dédain des chiffres, délèguent aux communes, qui en tireront parti, la surveillance de l’échiquier, ainsi nommé, selon les uns, du tapis de la table qui représentait un échiquier, et, selon les autres, des tiroirs de la vieille armoire où. était, derrière une grille de fer, le trésor des rois d’Angleterre. De la fin du treizième siècle date le Registre annuel, «Year-book». Dans la guerre des deux roses, on sent le poids des lords, tantôt du côté de John de Gaunt, duc de Lancastre, tantôt du côté d’Edmund, duc d’York. Wat-Tyler, les Lollards, Warwick, le faiseur de rois, toute cette anarchie-mère d’où sortira l’affranchissement, a pour point d’appui, avoué ou secret, la féodalité anglaise. Les lords jalousent utilement le trône; jalouser, c’est surveiller; ils circonscrivent l’initiative royale, restreignent les cas de haute trahison, suscitent de faux Richards contre Henri IV, se font arbitres, jugent la question des trois couronnes entre le duc d’York et Marguerite d’Anjou, et, au besoin, lèvent des armées et ont leurs batailles, Shrewsbury, Tewkesbury, Saint-Alban, tantôt perdues, tantôt gagnées. Déjà, au treizième siècle, ils avaient eu la victoire de Lewes, et ils avaient chassé du royaume les quatre frères du roi, bâtards d’Isabelle et du comte de la Marche, usuriers tous quatre, et exploitant les chrétiens par les juifs; d’un côté princes, de l’autre escrocs, chose qu’on a revue plus tard, mais qui était peu estimée dans ce temps-là. Jusqu’au quinzième siècle, le duc normand reste visible dans le roi d’Angleterre, et les actes du parlement se font en français. A partir de Henri VII, par la volonté des lords, ils se font en anglais. L’Angleterre, bretonne sous Uther Pendragon, romaine sous César, saxonne sous l’heptarchie, danoise sous Harold, normande après Guillaume, devient, grâce aux lords, anglaise. Puis elle devient anglicane. Avoir sa religion chez soi, c’est une grande force. Un pape extérieur soutire la vie nationale. Une mecque est une pieuvre. En 1534, Londres congédie Rome, la pairie adopte la réforme et les lords acceptent Luther. Réplique à l’excommunication de 1215. Ceci convenait à Henri VIII, mais à d’autres égards les lords le gênaient. Un bouledogue devant un ours, c’est la chambre des lords devant Henri VIII. Quand Wolsey vole White-Hall à la nation, et quand Henri VIII vole White-Hall à Wolsey, qui gronde? quatre lords, Darcie de Chichester, Saint-John de Bletso, et (deux noms normands) Mountjoye et Mounteagle. Le roi usurpe. La pairie empiète. L’hérédité contient de l’incorruptibilité; de là l’insubordination des lords. Devant Elisabeth même, les barons remuent. Il en résulte les supplices de Durham. Cette jupe tyrannique est teinte de sang. Un vertugadin sous lequel il y a un billot, c’est là Elisabeth. Elisabeth assemble le parlement le moins qu’elle peut, et réduit la chambre des lords à soixante-cinq membres, dont un seul marquis, Westminster, et pas un duc. Du reste, les rois en France avaient la même jalousie et opéraient la même élimination. Sous Henri III, il n’y avait plus que huit duchés-pairies, et c’était au grand déplaisir du roi que le baron de Mantes, le baron de Coucy, le baron de Coulommiers, le baron de Châteauneuf en Timerais, le baron de la Fère en Tardenois, le baron de Mortagne, et quelques autres encore, se maintenaient barons pairs de France. En Angleterre, la couronne laissait volontiers les pairies s’amortir; sous Anne, pour ne citer qu’un exemple, les extinctions depuis le douzième siècle avaient fini par faire un total de cinq cent soixante-cinq pairies abolies. La guerre des roses avait commencé l’extirpation des ducs, que Marie Tudor, à coups de hache, avait achevée. C’était décapiter la noblesse. Couper le duc, c’est couper la tête. Bonne politique sans doute, mais corrompre vaut mieux que couper. C’est ce que sentit Jacques Ier. Il restaura la duché. Il fit duc son favori Villiers, qui l’avait fait porc[31]. Transformation du duc féodal en duc courtisan. Cela pullulera. Charles II fera duchesses deux de ses maîtresses, Barbe de Southampton et Louise de Quérouel. Sous Anne, il y aura vingt-cinq ducs, dont trois étrangers, Cumberland, Cambridge et Schonberg. Ces procédés de cour, inventés par Jacques Ier, réussissent-ils? Non. La chambre des lords se sent maniée par l’intrigue et s’irrite. Elle s’irrite contre Jacques Ier, elle s’irrite contre Charles Ier, lequel, soit dit en passant, a peut-être un peu tué son père comme Marie de Médicis a peut-être un peu tué son mari. Rupture entre Charles Ier et la pairie. Les lords, qui, sous Jacques Ier, avaient mandé à leur barre la concussion dans la personne de Bacon, font, sous Charles Ier, le procès à la trahison dans la personne de Stafford. Ils avaient condamné Bacon, ils condamnent Stafford. L’un avait perdu l’honneur, l’autre perd la vie. Charles Ier est décapité une première fois en Stafford. Les lords prêtent main-forte aux communes. Le roi convoque le parlement à Oxford, la révolution le convoque à Londres; quarante-trois pairs vont avec le roi, vingt-deux avec la république. De cette acceptation du peuple par les lords sort le bill des droits, ébauche de nos droits de l’homme, vague ombre projetée du fond de l’avenir par la révolution de France sur la révolution d’Angleterre.
[30] Chamberlayne, État présent de l’Angleterre. Tome II, 2me
partie, ch. iv, p. 64. 1688.
[31] Villiers appelait Jacques Ier Votre Cochonnerie.