[32] 21 avril 1705.
Le bateau sur lequel on lisait Vograat, et près duquel Gwynplaine était parvenu, touchait l’estacade par le bâbord de son tillac d’arrière presque à niveau. C’était comme une marche à descendre; Homo d’un saut, et Gwynplaine d’une enjambée, furent dans le navire. Tous deux se trouvèrent sur le pont d’arrière. Le pont était désert et l’on n’y voyait aucun mouvement; les passagers, s’il y en avait, et c’était probable, étaient à bord, vu que le bâtiment était prêt à partir, et que l’arrimage était terminé, ce qu’indiquait la plénitude du compartiment creux, encombré de balles et de caisses. Mais ils étaient sans doute couchés et probablement endormis dans les chambres de l’entre-pont sous les tillacs, la traversée devant se faire la nuit. En pareil cas, les passagers n’apparaissent sur le pont que le lendemain matin, au réveil. Quant à l’équipage, il soupait vraisemblablement, en attendant l’instant très prochain du départ, dans le réduit qu’on appelait alors «la cabine matelote». De là la solitude des deux points de poupe et de proue reliés par la passerelle.
Le loup sur l’estacade avait presque couru; sur le navire il se mit à marcher lentement, comme avec discrétion. Il remuait la queue, non plus joyeusement, mais avec l’oscillation faible et triste du chien inquiet. Il franchit, précédant toujours Gwynplaine, le tillac d’arrière, et il traversa le passavant.
Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperçut devant lui une lueur. C’était la clarté qu’il avait vue de la berge. Une lanterne était posée à terre au pied du mât d’avant; la réverbération de cette lanterne découpait en noir sur l’obscur fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues. Gwynplaine reconnut l’antique cahute d’Ursus.
Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, où avait roulé son enfance, était amarrée au pied du mât par de grosses cordes dont on voyait les nœuds dans les roues. Après avoir été si longtemps hors de service, elle était absolument caduque; rien ne délabre les hommes et les choses comme l’oisiveté; elle avait un penchement misérable. La désuétude la faisait toute paralytique, et, de plus, elle avait cette maladie irrémédiable, la vieillesse. Son profil informe et vermoulu fléchissait avec une attitude de ruine. Tout ce dont elle était faite offrait un aspect d’avarie, les fers étaient rouillés, les cuirs étaient gercés, les bois étaient cariés. Les fêlures rayaient le vitrage de l’avant que traversait un rayon de la lanterne. Les roues étaient cagneuses. Les parois, le plancher et les essieux semblaient épuisés de fatigue, l’ensemble avait on ne sait quoi d’accablé et de suppliant. Les deux pointes dressées du brancard avaient l’air de deux bras levés au ciel. Toute la baraque était disloquée. Dessous, on distinguait la chaîne d’Homo, pendante.
Retrouver sa vie, sa félicité, son amour, et y courir éperdument, et se précipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la nature le veuille ainsi. Oui, excepté dans les cas de tremblement profond. Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté, d’une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient prudent, même dans la joie, redoute d’apporter sa fatalité à ceux qu’il aime, se sent lugubrement contagieux, et n’avance dans le bonheur qu’avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d’y rentrer, on l’observe.
Gwynplaine, chancelant sous les émotions, regardait.
Le loup était allé silencieusement se coucher près de sa chaîne.
II
BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
Le marchepied de la cahute était abaissé; la porte était entre-bâillée; il n’y avait personne dedans; le peu de lumière qui entrait par la vitre du devant modelait vaguement l’intérieur de la baraque, clair-obscur mélancolique. Les inscriptions d’Ursus glorifiant la grandeur des lords étaient distinctes sur les planches décrépites qui étaient tout à la fois la muraille au dehors et le lambris au dedans. A un clou, près de la porte, Gwynplaine vit son esclavine et son capingot, accrochés, comme dans une morgue les vêtements d’un mort.