—Mon enfant, demanda Ursus avec l’accent de l’angoisse, qu’entends-tu par là?

La réponse fut:

—Père, ne vous faites pas de peine.

Il y eut une pause, comme pour une reprise d’haleine, puis ces quelques mots, prononcés lentement, arrivèrent à Gwynplaine:

—Gwynplaine n’est plus là. C’est à présent que je suis aveugle. Je ne connaissais pas la nuit. La nuit, c’est l’absence.

La voix s’arrêta encore, puis poursuivit:

—J’avais toujours l’anxiété qu’il ne s’envolât; je le sentais céleste. Il a tout à coup pris son vol. Cela devait finir par là. Une âme, cela s’en va comme un oiseau. Mais le nid de l’âme est dans une profondeur où il y a le grand aimant qui attire tout, et je sais bien où retrouver Gwynplaine. Je ne suis pas embarrassée de mon chemin, allez. Père, c’est là-bas. Plus tard, vous nous rejoindrez. Et Homo aussi.

Homo, entendant prononcer son nom, frappa un petit coup sur le pont.

—Père, reprit la voix, vous comprenez bien que, du moment où Gwynplaine n’est plus là, c’est une chose finie. Je voudrais rester que je ne pourrais pas, parce qu’on est bien forcé de respirer. Il ne faut pas demander ce qui n’est pas possible. J’étais avec Gwynplaine, c’était tout simple, je vivais. Maintenant Gwynplaine n’y est plus, je meurs. C’est la même chose. Il faut ou qu’il revienne, ou que je m’en aille. Puisqu’il ne peut pas revenir, je m’en vais. Mourir, c’est bien bon. Ce n’est pas difficile du tout. Père, ce qui s’éteint ici se rallume ailleurs. Vivre sur cette terre où nous sommes, c’est un serrement de cœur. Il ne se peut pas qu’on soit toujours malheureux. Alors on s’en va dans ce que vous appelez les étoiles, on se marie là, on ne se quitte plus jamais, on s’aime, on s’aime, on s’aime, et c’est cela qui est le bon Dieu.

—La, ne te fâche pas, dit Ursus.