—Je comprends ce que c’est. Je meurs.

Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.

—Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants, l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles! c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir. Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea, remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons. Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à mains jointes, ne meurs pas.

Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté, étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.

—Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.

Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes sortes de mots confus.

—Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir, Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras. Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure. Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait!

Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes et un rugissement qui eût fait reculer des lions.

Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte, s’arrêtant presque à chaque mot:

—Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première. J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons. L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés! Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés. Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon bien-aimé.