—Fermes! cria le chef. Ce n’est qu’un rocher, nous sommes des hommes.

La poutre était en arrêt. Les six hommes ne faisaient qu’un avec elle. Les chevilles pointues de l’hiloire leur labouraient les aisselles, mais ils ne les sentaient point.

La houle jeta l’ourque contre le roc.

Le choc eut lieu.

Il eut lieu sous l’informe nuage d’écume qui cache toujours ces péripéties.

Quand ce nuage tomba à la mer, quant l’écart se refit entre la vague et le rocher, les six hommes roulaient sur le pont; mais la Matutina fuyait le long du brisant. La poutre avait tenu bon et déterminé une déviation. En quelques secondes, le glissement de la lame étant effréné, les Casquets furent derrière l’ourque. La Matutina, pour l’instant, était hors de péril immédiat.

Cela arrive. C’est un coup droit de beaupré dans la falaise qui sauva Wood de Largo à l’embouchure du Tay. Dans les rudes parages du cap Winterton, et sous le commandement du capitaine Hamilton, c’est par une manœuvre de levier pareille contre le redoutable rocher Brannodu-um que sut échapper au naufrage la Royale-Marie, bien que ce ne fût qu’une frégate de la façon d’Ecosse. La vague est une force si soudainement décomposée que les diversions y sont faciles, possibles du moins, même dans les chocs les plus violents. Dans la tempête il y a de la brute; l’ouragan c’est le taureau, et l’on peut lui donner le change.

Tâcher de passer de la sécante à la tangente, tout le secret d’éviter le naufrage est là.

C’est ce service que l’hiloire avait rendu au navire. Elle avait fait office d’aviron; elle avait tenu lieu de gouvernail. Mais cette manœuvre libératrice était une fois faite; on ne pouvait la recommencer. La poutre était à la mer. La dureté du choc l’avait fait sauter hors des mains des hommes par-dessus le bord, et elle s’était perdue dans le flot. Desceller une autre charpente, c’était disloquer la membrure.

L’ouragan remporta la Matutina. Tout de suite les Casquets semblèrent à l’horizon un encombrement inutile. Rien n’a l’air décontenancé comme un écueil en pareille occasion. Il y a dans la nature, du côté de l’inconnu, là où le visible est compliqué d’invisible, de hargneux profils immobiles que semble indigner une proie lâchée.