Il était par moments d'une simplicité admirable. Un jour, ou plutôt un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme l'athlète à deux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du bras droit contre Robespierre, M. de Cazalès, avec son assurance d'homme médiocre, lui jette cette interruption:—Vous êtes un bavard, et voilà tout. Mirabeau se tourne vers l'abbé Goutes, qui occupait le fauteuil: Monsieur le président, dit-il avec une grandeur d'enfant, faites donc taire M. de Cazalès, qui m'appelle bavard.
L'assemblée nationale voulait commencer une adresse au roi par cette phrase: L'assemblée apporte aux pieds de votre majesté une offrande, etc.—La majesté n'a pas de pieds, dit froidement Mirabeau.
L'assemblée veut dire un peu plus loin qu'elle est ivre de la gloire de son roi.—Y pensez-vous? objecte Mirabeau; des gens qui font des lois et qui sont ivres!
Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite, l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il criait aux ministres par exemple: Ne me parlez pas de votre duc de Savoie, mauvais voisin de toute liberté!
Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable.
Il raillait la Bastille. «Il y a eu, disait-il, cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept pour ma part. Vous voyez que j'ai été traité en aîné de Normandie.»
Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre nu à la main, et parlant aux soldats. Quelqu'un démontre que le fait concerne M. de Gamaches, et non pas Mirabeau; et Mirabeau ajoute: «Ainsi, tout pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n'a rien de bien fâcheux que pour M. de Gamaches, qui se trouve légalement et véhémentement soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me ressemble.»
Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la régence se débat devant l'assemblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et le côté droit à M. le prince de Condé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la constitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer…—Mirabeau répond: «Le discours du préopinant va être imprimé; je demande à en rédiger l'erratum. Outre-mer, lisez: outre-Rhin.» Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion.
Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève: «Je demande à faire quelques réflexions timides sur les convenances qu'il y aurait à ce que l'assemblée nationale de France parlât français, et même écrivît en français les lois qu'elle propose.»
Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint-Barthélemy. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde; mais il disait en passant: Monsieur l'amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin. La parenthèse était digne de l'homme dont le père écrivait: Il n'y a qu'une mésalliance dans ma famille, les Médicis.—Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny, c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de 1791.