Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette compression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout géant qu'il était.
Concluons.
Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions: Mirabeau, ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui parle.
Un immense événement! la chute de la forme monarchique en France.
Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles. La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époque qui prépare. Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fallait que l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop de forme ni de consistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent pêle-mêle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels le génie de Mirabeau se fût peut-être brisé l'aile.
Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa longtemps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insuffisance de Mounier, de Malouet et de Rabaut Saint-Étienne, qui rêvaient une conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney; l'abbé Maury, qui avait besoin d'une position; d'Éprémesnil et Adrien Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns; Roland, ce zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de somnambulisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins, dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascina Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des Cazalès, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. Il sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de temps à perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient puissants; il attaqua successivement dans leur temps Maupeou et Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de travers.
Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If, au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se vengea de toutes ces prisons sur la Bastille.
Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en nourrissait; et, quand il arriva à la tribune en 1789, il avait encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux premières paroles qu'il prononça.
Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme un médecin sans malades, et il supposait que c'était le dépit qui les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil bien plus fixé sur les questions sociales que sur les questions politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la révolution.
Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là, c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi après lui dans le même ordre d'idées que lui.