Avril 1820.

Il a paru ces jours-ci un recueil de Lettres de Mme de Graffigny sur Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque, inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des lettres de Voltaire à sa respectable Émilie n'avait été détruite, nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son honneur, l'auteur des Lettres péruviennes n'avait sans doute pas écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M. Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations. A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à la toilette du soleil. Je suis, dit-elle à M. Devaux, bien jolie de t'écrire, etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre; parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les Lettres de Mme de Graffigny renferment des faits curieux et ignorés; et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume, suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc. Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse. Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV, écrite en italien, et signé il devotissimo Voltaire. Cela veut dire le très dévot ou le très dévoué, peut-être l'un et l'autre, et à coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules banales et cérémonieuses des recommandations de cour.

«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M. Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez, monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux montagnard.»

Le vieux suisse libre est bon courtisan, comme on voit. Vous retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative, la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite, la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée:

Raucourt, tes talents enchanteurs
Chaque jour te font des conquêtes;
Tu fais soupirer tous les coeurs,
Tu fais tourner toutes les têtes.
Tu joins au prestige de l'art
Le charme heureux de la nature,
Et la victoire toujours sûre
Se range sous ton étendard.
Es-tu Didon, es-tu Monime,
Avec toi nous versons des pleurs;
Nous gémissons de tes malheurs
Et du sort cruel qui t'opprime.
L'art d'attendrir et de charmer
A paré ta brillante aurore;
Mais ton coeur est fait pour aimer,
Et ton coeur ne dit rien encore.
Défends ce coeur du vain désir
De richesse et de renommée;
L'amour seul donne le plaisir,
Et le plaisir est d'être aimée.
Déjà l'amour brille en tes yeux,
Il naîtra bientôt dans ton âme;
Bientôt un mortel amoureux
Te fera partager sa flamme.
Heureux! trop heureux cet amant
Pour qui ton coeur deviendra tendre,
Si tu goûtes le sentiment
Comme tu sais si bien le rendre!

De jolis vers sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère.

SUR UN POËTE APPARU EN 1820

Mai 1820.

I

Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte. Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un mensonge? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous? Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'os magna sonaturum, la bouche capable de dire de grandes choses, le ferrea vox, la voix de fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire, semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps change.