Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines; en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille renaissant.

Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire. Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts. Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur, qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place, comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise.

Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine, mais qui nient l'âme et ignorent la vertu.

DU GÉNIE

Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour arracher des pleurs, il faut pleurer; l'enthousiasme est contagieux, a-t-on dit.

Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: A la mort, et allons dîner. Écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée des mains? On a parlé comme d'une chose étonnante de l'éloquence de Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de Ligarius, qu'en eût-on dit? Il n'y avait rien là que de simple.

Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c'est celui des grandes passions comme des grands événements, sunt lacrymae rerum; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où Israël se lève tout entier comme un seul homme.

Qu'est-ce que l'éloquence? dit Démosthène. L'action, l'action, et puis encore l'action.—Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il? Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de l'orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la parole.—Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république! Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu'il a dit la vérité.

Et tout ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue différemment parlée. Et en effet, qu'est-ce que nos idées? Des sensations, et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts, sinon les diverses manières d'exprimer nos idées?

Rousseau, s'examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut pas qu'en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce qu'il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir évité la vie? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant ses lois.