Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse.
Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au mois d'octobre 1828.
Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague d'artistes, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela, si ce n'est mourir de misère?
A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses.
—C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je ne vis saillir distinctement que trois mots: Ymbert Galloix, Genève, Paris. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais…
Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla, c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé, souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la lettre, comme il a été dit plus haut.
Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris, c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris, entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle politique et lit le Constitutionnel et monte la garde à la mairie; non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait, ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris, c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre. Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le cerveau.
Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées? Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue? était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il se laissa mourir.
Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire (misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut. Il avait vingt-deux ans.
A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France, c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres. On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale condition pour être heureux, c'était d'être né anglais. Il voulait aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais. Qu'en voulait-il faire?