Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait. J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence, l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela, oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets lacérants[1] du pays de ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il est vrai.

Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve, mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse est toujours là qui désenchante tout.

Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami, qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux!

Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour sur la vie positive, tout!

Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y viendront gémir. O néant! néant!

J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, la musique enchantée du Siège de Corinthe m'avait fait oublier mes peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra. Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie, de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh! qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers! Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?

Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours. J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante, est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. Depuis longtemps je suis très lié avec ——.

Je suis encore lié intimement avec Ch. N——. Celui-là est encore plus expansif que ——; il vous plairait davantage, surtout les premières fois. N—— a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en vous parlant. Il a ce que vous nommez de l'humectant dans toute sa personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. —— tomberait dans l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne pas vous écrire.

Je passe tous les dimanches soirs chez N——. Là se réunissent plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T——, j'y ai causé avec E—— D——, P——, le baron T——, M. de C——, savant célèbre qui s'intéresse beaucoup à moi; M. de R——, antiquaire et historien. Enfin M. J——, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise, lors même qu'il les voit célèbres. M. J—— ressemble à L——, il est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.

Je reviens à N——. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est enchanté. P. L—— va publier ses Voyages en Grèce, en vers. Je lui en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans son rival de Florence. M. L—— ressemble à Goethe (vous reconnaissez là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille, réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop individuelles. Il a beaucoup goûté ma vie. Je vous dis en passant que —— et N—— font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit ici. Je suis très lié avec de B——, le fils du poëte, homme d'un esprit élevé. F—— fait jouer son P—— dans un mois. C'est un drame tout à fait romantique. F—— a été au Cap et à la Martinique; du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel désenchantement! Je me rappelle que son Pêcheur, avant que V—— allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V—— (que j'ai vu une heure chez ——) est un homme de sept pieds. Quand il parle à un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un comme ça, qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la charmante bluette intitulée Sainte-P——. Il connaît L——. A——, l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de place pour vous parler d'Al——, des V—— père et fils, de D—— et M——, rédacteurs du G——, et de plusieurs autres littérateurs que je connais. Un mot sur S——: c'est un homme qui me paraît tenir du charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage. Je dois être présenté à Benjamin Constant par C——, bon garçon (le rédacteur de la Rev—— prot——). Je m'attendais à trouver en C—— un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.