Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière, Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas assez sur la postérité.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard. Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.

Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy s'écriant tandis qu'il parlait: M. Mirabeau est un scélérat, un assassin! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: Ce Mirabeau est un grand gueux! Après quoi M. de Foucault lui montrait le poing, et M. de Virieu disait: Monsieur Mirabeau, vous nous insultez! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. Ce petit Mirabeau! disait M. de Castellanet au côté droit. Cet extravagant! disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, Robespierre grommelait entre ses dents: Cela ne vaut rien.

Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique discours sur la régence, par exemple, il échappait à ses lèvres dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé: Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable! Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept jours avant sa mort.

Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, Mirabeau, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: Cet homme a la petite vérole à l'âme. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt cavaliers et conduire aux galères. Marat écrivait: «Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»

Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme enterré[9], un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus encore qu'applaudi[11]; Lambesc propose pour lui les galères. Marat la potence. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le Panthéon.

Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.

[1: Faute de français. Il faudrait, qui vaut davantage.

[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.

[3: M. Lapoule.