«Qu'il soit encore ici permis au narrateur de s'interrompre.
«En présence de ces faits sans nom, moi qui écris ces lignes, je le déclare, je suis un greffier, j'enregistre le crime; j'appelle la cause. Là est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint-Arnaud, Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reybell, ses complices; je cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les noms; je cite les bourreaux, les meurtriers, les témoins, les victimes, les canons chauds, les sabres fumants, l'ivresse des soldats, le deuil des familles, les mourants, les morts, l'horreur, le sang et les larmes à la barre du monde civilisé.
«Le narrateur seul, quel qu'il fût, on ne le croirait pas. Donnons donc la parole aux faits vivants, aux faits saignants. Écoutons les témoignages.
V
«Nous n'imprimerons pas le nom des témoins, nous avons dit pourquoi; mais on reconnaîtra l'accent sincère et poignant de la réalité.
«Un témoin dit:
«… Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui défilait s'arrêta tout à coup, fit volte-face la figure tournée vers le midi, abattit ses armes, et fit feu sur la foule éperdue, par un mouvement instantané.
«Le feu continua sans interruption pendant vingt minutes, dominé de temps en temps par quelques coups de canon.
«Au premier feu, je me jetai à terre et je me traînai comme un reptile sur le trottoir jusqu'à la première porte entr'ouverte que je pus rencontrer.
«C'était la boutique d'un marchand de vin, située au n° 180, à côté du bazar de l'Industrie. J'entrai le dernier. La fusillade continuait toujours.