— Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu'est-ce que cet homme?

— Une dupe.


Nous nous quittâmes froidement.


Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s'embarqua pour l'Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour où le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s'éleva. Le navire fit côte. Les passagers et les hommes de l'équipage purent atterrir presque tous dans les embarcations ou à la nage ; Anatole Leray était de ceux qui avaient réussi à se sauver. Cependant, dans ce tumulte lugubre d'un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu'à soi, une barque à moitié brisée était restée dans la tourmente, paraissant et disparaissant sous les flots, et trois femmes s'y cramponnaient désespérément. La mer était encore furieuse ; aucun nageur, même parmi les plus hardis matelots, n'osait se risquer. Tous en avaient assez de regarder le redoutable ruissellement de l'océan couler de leurs habits et s'égoutter à terre autour d'eux. Anatole Leray se jeta dans cette écume. Il lutta, et eut le bonheur de ramener une femme au rivage. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était épuisé de fatigue, déchiré, sanglant. On lui criait : Assez! assez! — Comment! dit-il, il y en a encore une. — Et il se précipita une troisième fois dans la mer.

Il ne reparut pas.

Choses de l'Infini

1864.

I