Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela étant sur moi?
La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit ; qu'est-ce que ces lumières font là? Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux ; elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.
L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.
Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations?
Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu'elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent ; tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre ; c'était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?
Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est : Je n'en suis pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je suis né et je mourrai! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.
Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là.
De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'œil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde? Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?
Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses.
Simples, tâchez de penser ; penseurs, tâchez de prier.