Les religions, à l'époque peu avancée du genre humain où nous sommes, sont encore en bas âge. Qu'on ne s'y trompe pas, croire est une science en même temps qu'une soif. On croit d'instinct, puis on croit de logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour les religions, comme pour tout le reste, l'enfance de l'art. Et ce mot est pris ici en bonne part. A l'heure où nous sommes, les religions ignorent. Elles ont créé Dieu. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle ; leur Dieu est bâclé. Elles n'en veulent pas d'autre. Toute religion est l'abbé Vertot. C'est trop tard, mon Dieu est fait.
De là, un résultat singulier. Dans les religions ce qui fait défaut, c'est l'essence même de la foi, c'est le sentiment de l'infini. Ce qui manque aux religions, c'est la religion. L'illimité est toute la religion. La foi, c'est l'indéfini dans l'infini. Or, insistons-y, dans l'humanité telle qu'elle est encore, le caractère des religions, c'est l'absence d'infini.
Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une cité. Il s'appelle Olympe, il s'appelle Sion. Le ciel a des tours, le ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre. Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue enflammée et la jette en l'air ; cela fait les astres. Le ciel est une montagne, le ciel est en cristal ; la terre est le centre de l'univers ; Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune ; la Voie lactée est une tache de gouttes de lait ; les étoiles tomberont.
Quant à cet être, l'Éternel, l'Incréé, le Parfait, le Puissant, l'Immanent, le Permanent, l'Absolu, il est vieux avec une barbe blanche, il est jeune avec un nimbe ; il est père, il est fils, il est homme, il est animal ; bœuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles ; on a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais, comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois, reprenant dans le chiffre l'infinitude qu'on accorde dans l'étendue, et sans s'apercevoir que si l'être absolu a un nom, ce n'est pas Trinité, c'est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche ; il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées ; il est le Dieu des Anglais, et non des Français ; il est le Dieu des Français et non des Autrichiens. Il a une mère. Il existe des rois qui promettent à Notre-Dame d'Embrun une tiare en vermeil de peur qu'elle ne soit en colère de la robe de brocart d'or qu'ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l'enrichit de diamants. On l'avale et on le boit. On l'entoure d'une frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre ; défense à lui d'être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d'y toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.
Voilà où en est l'illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s'efforcent de finir Dieu.
Pourquoi?
C'est qu'un Dieu fini, c'est un dieu commode. Le rayonnant en tous sens n'est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.
Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l'ignorant. L'infini ayant un moi, voilà qui n'est pas peu de chose à imaginer. Il y a dans cette notion métaphysique excès de pesanteur pour l'intelligence humaine. Faciliter la foi, c'est le travail des religions ; cela s'obtient aux dépens de l'idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les religions, c'est Dieu donné à l'homme par bouchées.
L'Ame-Univers, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante, et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu'on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l'idolâtrie et le point de départ de l'athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque ; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l'exemple, prosternez-vous. Il ne vous reste plus qu'un travail à exécuter et qu'un progrès à accomplir, c'est de persuader à cette honnête masse d'hommes que cette pierre ou ce cuivre, c'est l'Éternel et l'Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l'effarer ; un miracle ou deux font la besogne.