Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que d'être la vraie. Vous n'avez pas voulu voir le visage de l'Inconnu ; vous verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie, cartomancie, nécromancie, tout cela n'est pas autre chose que de la science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce qu'on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve.


De ce qu'un fait vous semble étrange, vous concluez qu'il n'est pas. C'est hardi : les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la science commence par être étrange. La science est successive. Elle va d'une merveille à l'autre. Elle monte à l'échelle. La science d'aujourd'hui semblerait extravagante à la science d'autrefois. Ptolomée croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l'œil de la mouche ; voyez-vous la mine qu'Aristote ferait à Leuwenhoëck.

On a vite fait de dire : c'est puéril ; ce n'est pas sérieux. Ce qui est puéril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'Inconnu, on supprime l'Inconnu.

Ce qui n'est pas sérieux, c'est la science ricanant de l'infini. On en est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l'idolâtrie ; nous avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes l'induction et l'intuition ; l'induction, le grand organe de la logique ; l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est élimination, et rien autre chose. Et, qui sait? élimination du réel?


Peines perdues d'ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science possible l'ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le hasard, ce doigt indicateur de la Providence, s'en mêle. Une pomme tombe devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en flamme s'envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte éclate, comme un coup de mine dans les profondeurs de la science, et tout un pan de préjugés et d'illusions s'écroule, et le roc vif de la vérité est brusquement mis à nu.

Surnaturalisme! Et l'on croit avoir tout dit. Il est curieux de se retourner et de jeter un regard en arrière. L'électricité a longtemps fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de l'état-civil de la science correcte. L'électricité a aujourd'hui pignon sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage ; il a été tout d'abord bafoué et traité d'enfantillage, comme le constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani ; il n'est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Le magnétisme n'est encore qu'à demi entré ; une moitié est dans la science officielle, et l'autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était «puéril» en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n'être pas «sérieux».

Disons-le, — car nulle faveur dans ces pages sincères et nous ne sommes au service que de la vérité, — de nos jours, un certain esprit scientifique n'est pas moins étroit que l'esprit religieux. L'erreur fait peau neuve, mais reste l'erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir! Les deux ornières, l'ornière erreur et l'ornière imposture, sont d'accord pour faire verser la vérité.

Somme toute, qu'on le sache, science et religion sont deux mots identiques ; les savants ne s'en doutent pas, les religieux non plus. Ces deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l'infini. La Religion-Science, c'est l'avenir de l'âme humaine.