Ce grand goût, le goût d'en haut, n'est autre chose que l'acception de chaque phénomène matériel ou moral pris en soi avec ce droit d'ajouter qui fait partie de la souveraineté intellectuelle ; c'est on ne sait quel mélange de démesuré et de proportionné qui reste exact même dans les plus prodigieux grossissements ; c'est la volonté sévère du vrai qui conserve à l'infusoire toute sa petitesse et au condor toute son envergure ; c'est l'absolu qui exige de chaque chose qu'elle ait sa réalité avant de l'introduire dans l'idéal, toute fécondation étant à ce prix.
Tout ce que nous venons d'énumérer (et bien d'autres détails que nous pourrions rappeler) vous déplaît dans les grandes œuvres de l'esprit humain. Eh bien, ce qui vous choque, essayez de le retrancher, et vous verrez. Le trou se fera. Où vous croirez avoir ôté le défaut, apparaîtra la lacune, c'est-à-dire le défaut vrai. Vous aurez changé l'Achille d'Homère pour l'Achille de Racine. Mystère donc que ce goût réfractaire aux règles et aux méthodes, et respectez-le. Il n'a point de définition possible. Il a tous les droits, ayant toutes les puissances.
C'est lui qui, après avoir fait les dieux, sentant qu'il faut une satisfaction de plus à l'infini, fait les monstres. C'est ce souverain goût, omnipotent comme le génie même dont il est le sens, qui partage l'orient en deux, donnant à la moitié caucasienne pour point de départ l'Idéal et à la moitié thibétaine pour point de départ le Chimérique. De là deux poésies immenses. Ici Apollon, là le Dragon. Le groupe du Pythien, ce symbole de la création même, jette dans l'esprit humain deux ombres, chacune à l'image de l'une de ces deux figures, et, de cette ombre double qui se bifurque, naissent dans l'art deux mondes. Ces deux mondes appartiennent au goût suprême, et marquent ses deux pôles. A l'une des extrémités de ce goût il y a la Grèce, à l'autre la Chine.
Ayons présente à l'esprit cette vaste variété une de l'art, rendons-nous compte des tempéraments mêlés aux génies, des climats mêlés aux tempéraments, et des siècles mêlés aux climats, et en présence des grandes œuvres, réfléchissons, et ne voyons pas étourdiment un défaut là où il y a souvent une marque inattendue de puissance. Je conviens que de certaines beautés font ombre et étonnent ; mais est-ce que le nuage n'est pas beau quelquefois? Quand il étudie un génie, le penseur, à l'arrivée d'un détail flottant, étrange et épars, ne s'effare pas plus que d'un passage de fumée sur le ciel.
Quand donc comprendra-t-on que les poëtes sont des entités, que leurs facultés, combinées selon un logarithme spécial pour chaque esprit, sont des concordances, qu'au fond de tous ces êtres on sent le même être, l'Inconnu, qu'il y a dans ces hommes de l'élément, que ce qu'ils font ils ont à le faire, bien rugi, lion! qu'ils sont nécessaires et climatériques, qu'il vente, pleut et tonne dans leur œuvre comme dans la nature, et qu'à de certains moments la terre tremble dans leur génie?
Certaines œuvres sont ce qu'on pourrait appeler les excès du beau. Elles font plus qu'éclairer, elles foudroient. Étant données les paresses et les lâchetés de l'esprit humain, cette foudre est bonne.
En ce sens, la littérature antique proteste contre la «littérature classique» et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont d'accord avec les nouveaux.
Un jour, Béranger, ce français coupé de gaulois, ne sachant ni le latin ni le grec, le plus littéraire des illettrés, vit un Homère sur la table de Jouffroy. C'était au plus fort du mouvement de 1830, mouvement compliqué de résistance. Béranger, rencontrant Homère, fut curieux. Un chansonnier, qui voit passer un colosse, n'est pas fâché de lui taper sur l'épaule. — Lisez-moi donc un peu de ça, dit Béranger à Jouffroy. Jouffroy contait qu'alors il ouvrit l'Iliade au hasard, et se mit à lire à voix haute, traduisant littéralement du grec en français. Béranger écoutait. Tout à coup, il interrompit Jouffroy et s'écria : — Mais il n'y a pas ça! — Si fait, répondit Jouffroy. Je traduis à la lettre. Jouffroy était précisément tombé sur ces insultes d'Achille à Agamemnon que nous citions tout à l'heure. Quand le passage fut fini, Béranger, avec son sourire à deux tranchants dont la moquerie restait indécise, dit : «Homère est romantique!»