Il y a toujours dans les œuvres de l'esprit, surtout dans celles qui exigent un certain arrangement et une certaine construction, les poëmes dramatiques par exemple, des parties qui sont destinées à vieillir et qui vieillissent. Ce sont ces formes, toujours passagères et nécessairement un peu convenues, qui tiennent plus particulièrement au goût régnant, à la mode du jour, à l'esprit du temps, influences utiles qui datent une œuvre, et auxquelles le vrai génie ne peut, ni ne doit, ni ne veut se dérober entièrement.
On peut donc dire de toutes les productions de l'esprit humain, même des plus sublimes, qu'elles vieillissent. Seulement, quand il n'y a dans un ouvrage ni style, ni pensée, cela devient vieux ; quand il y a poésie, philosophie, beau langage, observation de l'homme, étude de la nature, inspiration et grandeur, cela devient antique.
*
Le théâtre n'est pas le pays du réel : il y a des arbres de carton, des palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui sort de dessous terre.
Le théâtre est le pays du vrai : il y a des cœurs humains sur la scène, des cœurs humains dans la coulisse, des cœurs humains dans la salle.
Les grands hommes
I
Le jubilé de Shakespeare
— AVRIL 1864 —
La tombe finit toujours par avoir raison. Tout récemment, une occasion s'est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprême et de liquider le passé : la date illustre de la naissance du poëte de Stratford, le 23 avril, est revenue pour la trois centième fois.
Au bout de trois cents ans, le genre humain a quelque chose à dire à un esprit longtemps insulté. Il a semblé que Shakespeare se présentait au seuil de la France ; Paris s'est levé, les poëtes, les artistes, les historiens ont tendu la main à ce fantôme, autour duquel les poëtes apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens Jules César ; le sauvage ivre, l'arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est apparu, et l'on n'a vu que de la lumière ; la moquerie de deux siècles s'est achevée en éblouissement, et la France a dit : Sois le bien venu, génie! La gloire a pris acte.