L'idée jaillit du cerveau : conception ; l'idée se fait type : gestation ; le type se fait homme : enfantement ; l'homme se fait passion et action : œuvre.
L'idée dans le type, le type dans l'homme, l'homme dans l'action, tel est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion : la vie dans le drame.
Tout est voulu dans le chef-d'œuvre. Shakespeare veut son sujet, celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement, Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions, Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action, Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanité. Il la crée ressemblante à l'humanité — et à lui. De face, c'est l'Homme ; de profil, c'est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molière, mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.
II
La Fontaine
La Fontaine vit de la vie contemplative et visionnaire jusqu'à s'oublier lui-même et se perdre dans le grand tout. On peut presque dire qu'il végète plutôt qu'il ne vit. Il est là, dans le taillis, dans la clairière, le pied dans les mousses, la tête sous les feuilles, l'esprit dans le mystère, absorbé dans l'ensemble de ce qui est, identifié à la solitude. Il rêve, il regarde, il écoute, il scrute le nid d'oiseau, il observe le brin d'herbe, il épie le trou de taupes, il entend les langages inconnus du loup, du renard, de la belette, de la fourmi, du moucheron. Il n'existe plus pour lui-même ; il n'a plus conscience de son être à part, son moi s'efface. Il était là ce matin, il sera là ce soir ; comme ce frêne, comme ce bouleau. Un nuage passe, il ne le voit pas ; une pluie tombe, il ne la sent pas. Ses pieds ont pris racine parmi les racines de la forêt ; la grande sève universelle les traverse et lui monte au cerveau, et presque à son insu y devient pensée comme elle devient gland dans le chêne et mûre dans la ronce. Il la sent monter ; il se sent vivre de cette grande vie égale et forte ; il entre en communication avec la nature ; il est en équilibre avec la création. Et que fait-il? Il travaille. Il travaille comme la création même, du travail direct de Dieu. Il fait sa fleur et son fruit, fable et moralité, poésie et philosophie ; poésie étrange composée de tous les sens que la nature présente au rêveur, étrange philosophie qui sort des choses pour aller aux hommes.
La Fontaine, c'est un arbre de plus dans le bois, le fablier.
III
Voltaire
Voltaire n'est précisément ni un grand poëte, ni un grand philosophe. C'est un grand représentant de tout.
Voltaire a fait dans son temps la fonction de toutes les tribunes et de toutes les presses du nôtre. Il a été le journaliste, l'avocat et le député perpétuel de son époque. Sa grandeur est d'avoir été le magasin d'idées de tout un siècle.
Toutes les fois qu'un homme est dans des conditions d'intelligence telles que tous ses contemporains viennent à lui comme à un réservoir, comme à une source, les grands et les petits, les princes et les goujats, l'un avec son amphore, l'autre avec sa cruche, l'autre avec sa marmite, chacun avec le cerveau qu'il a, cet homme est grand. Critiquez, analysez, blâmez, raillez à votre aise, indignez-vous, déclarez chose trouble, mêlée et impure ce dont il a rempli tous ces vases, toutes ces têtes, n'importe, cet homme est grand. Vous pourrez avoir raison contre lui dans le détail ; à coup sûr il a raison contre vous dans l'ensemble.