Quelquefois une époque est maniaque. La Renaissance a donné à l'Europe pendant trois siècles la folie païenne. Théagène et Chariclée et les pastorales de Longus créèrent une sorte de civilisation mythologique, galante et bergère. La Fontaine écrit :

Depuis que la cour d'Amathonte

S'est enfuie à Bois-le-Vicomte…

Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu s'efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries du Lignon. On poussait la bergerie jusqu'à la bergerade. On n'était plus en France, mais en Arcadie. On écrivait le Berger extravagant. Ronsard, épris d'une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les tritons et les néréides, Rubens l'atteste, débarquaient Marie de Médicis à Marseille, et Mercure assistait à son sacre dans l'église de Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de uhlans exquis et fantasque ; habits couleur limace, culottes vertes, bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise ; le comte de Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de maréchal-général, et suivi d'une pleine gondole de déesses à peu près nues, Junons, Minerves, Hébés, Vénus, Flores, etc., qui étaient des filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et dans sa petite maison de la rue du Battoir. Élisabeth d'Angleterre, avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était digne d'être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets de pied en satyres ; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point sacrer par Mercure, n'étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais elle ne haïssait pas d'être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu orné du caducée et des talonnières d'ailes. A Norwich, un beau jour, les aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une flèche d'or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une fête à Kenilworth. Il y avait un étang ; occasion de mythologie. Laneham et sir Nicholas Lestrange étaient là et le racontent. Arion sur le dos d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirène, sortirent des roseaux et chantèrent à Élisabeth des vers de Leicester. Tout à coup, Arion, troublé par la reine ou enroué par l'étang, s'arrêta court, déchira son habit mythologique et cria : «Je ne suis pas Arion, je suis l'honnête Henry Goldingham.» Élisabeth, déesse, rit. Elle redevenait réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la tête à Marie Stuart, plus belle qu'elle.

Un écrivain tellement mystérieux qu'il est presque sinistre, positif cependant et pratique jusqu'à l'horreur, poussant l'obéissance à la réalité jusqu'à l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble être, lui aussi, en proie au rêve. Les lignes qu'on va lire sont de lui :

«Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attesté par toute l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes, habitée par une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.» (Machiavel, Discours sur Tite-Live, 1, 56.)

Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel, devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure.


Cette tendance de l'homme à verser dans l'impossible et l'imaginaire est la source du Credo quia absurdum. Elle crée dans la religion l'idolâtrie et dans la poésie la chimère. L'idolâtrie est mauvaise. La chimère peut être belle.

Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie ; en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l'Italie rêve la volupté et l'Allemagne l'amour. De là le sourire de Cimarosa et le sanglot immense de Glück. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici à elle seule la suprématie absolue d'un art, toutes les autres nations étant forcées au partage des autres arts. Le grand poëte n'est pas grec, car s'il y a Eschyle, il y a Isaïe ; il n'est pas hébreu, car s'il y a Isaïe, il y a Juvénal ; il n'est pas latin, car s'il y a Juvénal, il y a Dante ; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare ; il n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes ; il n'est pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molière ; il n'est pas français, car s'il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons d'énumérer. Le grand musicien est allemand.