Le bruit qui est à l'horizon se rapproche ; il y a quelques heures, les souffles du vent le couvraient parfois ; maintenant, on l'entend toujours.

Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des ombres, cela leur paraît être toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils oublient qu'il y a une nuit.

Le bruit se rapproche de moment en moment ; il ressemble au roulement d'un chariot. Ils commencent à se dire entre eux : Quel est ce bruit?

Le fleuve est plein de détours. Cependant un coin du ciel devient brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fumée se dégage d'un point de l'horizon et fait une grande nuée. Cette nuée, qui semble monter de la terre, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Est-ce elle qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourné? Ils ne savent, mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.

Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se déplace avec la nuée qu'ils voient. Où est la nuée, là est le bruit.

Ils dérivent, ils chantent, ils rient ; ils ont une grande attente, mais dans cette attente il n'y a que de l'espérance. Il y a parmi eux des savants, des rêveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les richesses, des philosophes, des sages.

Tout à coup, ciel! le fleuve a tourné ; la nuée est devant eux, le bruit est devant eux. La nuée est formidable ; ce n'est plus une nuée, c'est le tourbillon de vingt trombes mêlées et tordues par l'ouragan, c'est la fumée d'un volcan qui aurait deux lieues de cratère. Le bruit est effrayant ; le tonnerre ressemble à ce bruit comme l'aboiement d'un chien ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre. Qu'y a-t-il donc là, devant eux, à quelques pas? Un gouffre.

Un gouffre! ils rament en arrière, ils veulent remonter. Il est trop tard. Ce courant-là ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le fleuve lui-même est vivant ; qu'ils se sont trompés ; que ce qu'ils prenaient pour un fleuve, c'était un peuple ; que ce qu'ils prenaient pour des flots, c'étaient des hommes ; qu'ils ont cru voguer sur une eau inerte, écumant à peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des âmes, âmes profondes, obscures, violentes, froissées, tumultueuses, pleines de haine et de colère. Il est trop tard! il est trop tard! Le précipice est là. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces âmes, ce peuple, arbres déracinés, granits séculaires, rochers arrachés à la rive, navires dorés, chaloupes pavoisées, îles de fleurs, tout se hâte, tout penche, tout se heurte et se mêle, tout s'écroule.

Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus grand et plus terrible. Toute une humanité qui s'engloutit à la fois le même jour, à la même heure, dans le même abîme! Toute une société avec ses lois, ses mœurs, sa religion, ses croyances, ses préjugés, ses arts, son luxe, son passé, son histoire, qui rencontre une rupture du sol et qui sombre comme une barque de pêcheur! Ce sont là de ces choses voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et d'évènements, cette masse énorme venue de si loin et avec tant de calme, arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparaît. Ce n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe ; c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'écume, un éternel et lamentable gémissement. Tous les dogues de l'abîme hurlent dans les ténèbres. Cependant le soleil brille, la vérité ne se décourage pas et rayonne toujours, et cette effrayante nuée, pleine de clameurs et de tempête, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.

Quelque chose survit-il à cela? Une telle calamité, un pareil écroulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?