Mais cette création invisible, qui vous dit qu'un jour vous ne la verrez pas?
Si vous aviez un autre organisme, est-ce que vous n'auriez pas d'autres perceptions? Si vous aviez seulement un sens de plus, croyez-vous qu'un nouvel aspect de la vie universelle ne vous serait pas révélé? Les organismes inconnus des existences ultérieures vous attendent et pourront vous faire toucher l'impalpable et voir l'incompréhensible.
Il y a une chose qui vous arrive tous les jours ; vous ne direz pas que vous n'êtes point familier avec ce fait-là. Vous avez dormi, c'est le matin, vous ouvrez les yeux, vos contrevents fermés laissent pénétrer une clarté crépusculaire dans votre alcôve, vous ne voyez rien autour de vous que vos quatre murs et l'atmosphère vide. Tout à coup un rayon du soleil levant passe aux fentes du volet, et vous apercevez un monde. Vous distinguez, dans cette blancheur subitement survenue, des myriades d'objets en suspension, allant et venant, tournoyant, montant, descendant, entrant dans la lueur, plongeant dans l'obscurité, et dont vous ne soupçonniez pas l'existence ; vous voyez l'immensité des grains de poussière ; cet air que vous croyiez vide était peuplé. Voilà de l'invisible devenu visible.
Un jour, vous vous réveillerez dans un autre lit, vous vivrez de cette grande vie qu'on appelle la mort, vous regarderez, et vous verrez l'ombre ; et tout à coup le soleil levant de l'infini apparaîtra splendide au-dessus de l'horizon, et un rayon de lumière, de la vraie lumière, traversera de part en part à perte de vue les profondeurs ; alors vous serez stupéfait, vous verrez dans cette bande de clarté, tout à la fois, brusquement, pêle-mêle, ensemble, volant, tourbillonnant, fuyant, planant, des millions d'êtres inconnus, les uns célestes, les autres infernaux, ces invisibles que vous niez aujourd'hui, et vous sentirez des ailes s'ouvrir à vos épaules, et vous serez un de ces êtres vous-même.
Rêveries sur Dieu
Dieu s'enferme ; mais le penseur écoute aux portes.
Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit, quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but désintéressé, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans son cœur les battements du cœur même de l'humanité, quiconque se sent frère du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du souffrant, de l'ignorant, du déshérité, de l'esclave, du serf, du nègre, du forçat, du damné, quiconque souhaite la lumière à l'aveugle et la pensée à l'opprimé, quiconque est misérable des misères d'autrui, quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et saigne de leur plaie, quiconque préfère son propre sacrifice au sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a l'éblouissement du beau, quiconque écoute une harmonie, quiconque contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clarté, une femme, quiconque admire un génie, quiconque s'émeut d'une étoile, quiconque dit en soi-même : ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'écrase pas une mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour, quiconque reconnaît qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite, quiconque agit en conscience, quiconque a un idéal et s'y dévoue, celui-là, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.
Quiconque dit : conscience, vertu, bonté, amour, raison, lumière, justice, vérité, aperçoit, qu'il le sache ou non, un des mystérieux profils de cette face sublime : Dieu.
Ceci ne se concevrait point : voir le rayon et nier le soleil. L'athée est identique à l'aveugle.