—Je n'en suis jamais sorti.
—Vous me connaissez?
—Sans doute. La dernière fois que je vous ai vu, c'est à votre dernier passage, il y a deux ans. Vous êtes allé d'ici en Angleterre. Tout à l'heure j'ai aperçu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille. Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne. J'ai bien regardé, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous êtes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.
—Pourtant, moi, je ne vous connais pas.
—Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu.
Et Tellmarch le Caimand ajouta:
—Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n'est pas le même.
—Est-ce que je vous avais rencontré autrefois?
—Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. Qui dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tâche de ne pas être un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main, et vous y jetiez l'aumône dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.
—C'est vrai, vous me sauvez.