Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vêtu de vêtements quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait été tonsuré; vieux, il était chauve. Le peu de cheveux qu'il avait étaient gris. Son front était large, et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait une façon de parler brusque, passionnée et solennelle, la voix brève, l'accent péremptoire, la bouche triste et amère, l'oeil clair et profond, et sur tout le visage on ne sait quel air indigné.

Tel était Cimourdain.

Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus terribles.

III. UN COIN NON TREMPÉ DANS LE STYX

Un tel homme était-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il avoir une affection? N'était-il pas trop une âme pour être un coeur? Cet embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.

Etant jeune, et précepteur dans une maison presque princière, il avait eu un élève, fils et héritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant est si facile. Que ne pardonne-t-on pas à un enfant? On lui pardonne d'être seigneur, d'être prince, d'être roi. L'innocence de l'âge fait oublier les crimes de la race; la faiblesse de l'être fait oublier l'exagération du rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'être grand. L'esclave lui pardonne d'être le maître. Le vieillard nègre idolâtre le marmot blanc. Cimourdain avait pris en passion son élève. L'enfance a cela d'ineffable qu'on peut épuiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans Cimourdain s'était abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux être innocent était devenu une sorte de proie pour ce cur condamné à la solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses à la fois, comme père, comme frère, comme ami, comme créateur. C'était son fils; le fils, non de sa chair, mais de son esprit. Il n'était pas le père, et ce n'était pas son uvre; mais il était le maître, et c'était son chef-d'oeuvre. De ce petit seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-être. Car tels sont les rêves. A l'insu de la famille,—a-t-on besoin de permission pour créer une intelligence, une volonté et une droiture?—il avait communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en lui; il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infusé dans les veines sa conviction, sa conscience, son idéal; dans ce cerveau d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple.

L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée. Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que souvent la nourrice est plus mère que la mère.

Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule vue de cet enfant l'attendrissait.

Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus; il était orphelin; son père était mort, sa mère était morte; il n'avait pour veiller sur lui qu'une grand-mère aveugle et un grand-oncle absent. La grand-mère mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de grande seigneurie, pourvu de charges à la cour, fuyait le vieux donjon de famille, vivait à Versailles, allait aux armés, et laissait l'orphelin seul dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute l'acception du mot.

Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son élève. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave. Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit; c'est le médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait sauvé l'enfant. Non seulement son élève lui avait dû l'éducation, l'instruction, la science; mais il lui avait dû la convalescence et la santé; non seulement son élève lui devait de penser, mais il lui devait de vivre. Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet enfant.