Les choses avaient changé de face, mais une singulière complication était survenue.
Dans toute cette partie de la Vendée, la république avait le dessus, ceci était hors de doute; mais quelle république? Dans le triomphe qui s'ébauchait, deux formes de la république étaient en présence, la république de la terreur et la république de la clémence, l'une voulant vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prévaudrait? Ces deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, étaient représentées par deux hommes ayant chacun son influence et son autorité, l'un commandant militaire, l'autre délégué civil; lequel de ces deux hommes l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le délégué, avait de redoutables points d'appui; il était arrivé apportant la menaçante consigne de la commune de Paris aux bataillons de Santerre: «Pas de grâce, pas de quartier!» Il avait, pour tout soumettre à son autorité, le décret de la Convention portant «peine de mort contre quiconque mettrait en liberté et ferait évader un chef rebelle prisonnier», de pleins pouvoirs émanés du comité de salut public, et une injonction de lui obéir, à lui délégué, signée: ROBESPIERRE, DANTON, MARAT. L'autre, le soldat, n'avait pour lui que cette force, la pitié.
Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son coeur, qui leur faisait grâce. Vainqueur, il se croyait le droit d'épargner les vaincus.
De là un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils étaient tous les deux dans des nuages différents, tous les deux combattant la rébellion, et chacun ayant sa foudre à lui, l'un la victoire, l'autre la terreur.
Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux; et, ce qui ajoutait à l'anxiété des regards fixés sur eux de toutes parts, c'est que ces deux hommes, si absolument opposés, étaient en même temps étroitement unis. Ces deux antagonistes étaient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus profonde n'avait rapproché deux coeurs; le farouche avait sauvé la vie au débonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie; l'un était le principe terrible, l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problème étrange. Qu'on se figure Oreste miséricordieux et Pylade inclément. Qu'on se figure Arimane frère d'Ormus.
Ajoutons que celui des deux qu'on appelait «le féroce» était en même temps le plus fraternel des hommes; il pansait les blessés, soignait les malades, passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hôpitaux, s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien à lui, donnait tout aux pauvres. Quand on se battait, il y allait; il marchait à la tête des colonnes et au plus fort du combat, armé, car il avait à sa ceinture un sabre et deux pistolets, et désarmé, car jamais on ne l'avait vu tirer son sabre et toucher à ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait pas. On disait qu'il avait été prêtre.
L'un de ces hommes était Gauvain, l'autre était Cimourdain.
L'amitié était entre les deux hommes, mais la haine était entre les deux principes; c'était comme une âme coupée en deux, et partagée; Gauvain, en effet, avait reçu une moitié de l'âme de Cimourdain, mais la moitié douce. Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait gardé pour lui ce qu'on pourrait appeler le rayon noir. De là un désaccord intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point éclater. Un matin la bataille commença.
Cimourdain dit à Gauvain:
—Où en sommes-nous?