—J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses commissions.

—Nous parlerons de tout cela demain.

—A demain, monseigneur.

—A propos, as-tu faim?

—Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si j'ai mangé aujourd'hui.

Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.

—Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche, c'est la forêt.

—C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.

Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses combattants si formidablement fuyards.

Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui ressemblait presque à de la joie.