Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes noires.
Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune se découpaient trois hautes roches, debout comme des peulvens celtiques.
Au levant, sur l'horizon pâle du matin se dressaient huit voiles rangées en ordre et espacées d'une façon redoutable.
Les trois roches étaient un écueil; les huit voiles étaient une escadre.
On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise réputation, devant soi la croisière française. A l'ouest l'abîme, à l'est le carnage; on était entre un naufrage et un combat.
Pour faire face à l'écueil, la corvette avait titre coque trouée, un gréement disloqué, une mâture ébranlée dans sa racine; pour faire face à la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.
Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant soi. Cette nuit pouvait même durer encore assez longtemps, étant surtout faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient l'aspect solide d'une voûte.
Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la corvette sur les Minquiers.
Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait presque plus à la barre, elle roulait plutôt qu'elle ne voguait, et, souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui.
Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abîme ont été rasées par l'incessant dépècement que fait la mer; la configuration des écueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames, chaque marée est un trait de scie. A cette époque, toucher les Minquiers, c'était périr.