Le matelot qui s'était chargé du sauvetage du canot engagea l'embarcation dans le détroit. De cette façon il mettait les Minquiers entre la bataille et le canot. Il nagea avec adresse dans l'étroit chenal, évitant les récifs à bâbord comme à tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commençaient à décroître, à cause de la distance qui augmentait; mais, à la continuité des détonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle voulait épuiser, jusqu'à la dernière, ses cent quatrevingt-onze bordées.
Bientôt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'écueil, hors de la bataille, hors de la portée des projectiles.
Peu à peu le modelé de la mer devenait moins sombre, les luisants brusquement noyés de noirceurs s'élargissaient, les écumes compliquées se brisaient en jets de lumière, des blancheurs flottaient sur les méplats des vagues. Le jour parut.
Le canot était hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile restait à faire. Le canot était sauvé de la mitraille, mais non du naufrage. Il était en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans voile, sans mât, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en présence de l'océan et de l'ouragan, atome à la merci des colosses.
Alors, dans cette immensité, dans cette solitude, levant sa face que blêmissait le matin, l'homme qui était à l'avant du canot regarda fixement l'homme qui était à l'arrière, et lui dit:
—Je suis le frère de celui que vous avez fait fusiller.
LIVRE TROISIÈME
HALMALO
I. LA PAROLE, C'EST LE VERBE
Le vieillard redressa lentement la tête.