Halmalo ôta son chapeau.

—Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame. N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros; chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre, Insurgez-vous, Pas de quartier, donné partout, tu joindras la grande armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée, de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne. La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité de mal qu'elle fait.

Il s'interrompit.

—Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manuvrer le canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs, à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier! et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée. Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu diras cela. As-tu compris?

—Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.

—C'est ça.

—Pas de quartier.

—A personne. C'est ça.

—J'irai partout.

—Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.