Maintenant qu’on lui permette d’accomplir un devoir qui est pour lui un plaisir, c’est-à-dire d’adresser un remerciement public à cette troupe excellente qui vient de se révéler tout à coup par Ruy Blas au public parisien dans la belle salle Ventadour, et qui a tout à la fois l’éclat des troupes neuves et l’ensemble des troupes anciennes. Il n’est pas un personnage de cette pièce, si petit qu’il soit, qui ne soit remarquablement bien représenté, et plusieurs des rôles secondaires laissent entrevoir aux connaisseurs, par des ouvertures trop étroites à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande partie, à cette troupe si intelligente et si bien faite, de hautes destinées attendent, nous n’en doutons pas, ce magnifique théâtre, déjà aussi royal qu’aucun des théâtres royaux, et plus utile aux lettres qu’aucun des théâtres subventionnés.
Quant à nous, pour nous borner aux rôles principaux, félicitons M. Féréol de cette science d’excellent comédien avec laquelle il a reproduit la figure chevaleresque et gravement bouffonne de don Guritan. Au dix-septième siècle, il restait encore en Espagne quelques Don Quichottes malgré Cervantes. M. Féréol s’en est spirituellement souvenu.
M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et composé don Salluste. Don Salluste, c’est Satan, mais c’est Satan grand d’Espagne de première classe; c’est l’orgueil du démon sous la fierté du marquis; du bronze sous de l’or; un personnage poli, sérieux, contenu, sobrement railleur, froid, lettré, homme du monde, avec des éclairs infernaux. Il faut à l’acteur qui aborde ce rôle, et c’est ce que tous les connaisseurs ont trouvé dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande, avec deux explosions terribles, l’une au commencement, l’autre à la fin.
Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup d’aventures dont les journaux et les tribunaux ont entretenu le public. En somme, le résultat a été le plus heureux du monde. Don César a fort cavalièrement pris au boulevard et fort légitimement donné à la comédie un bien qui lui appartenait, c’est-à-dire le talent vrai, fin, souple, charmant, irrésistiblement gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin.
La reine est un ange, et la reine est une femme. Le double aspect de cette chaste figure a été reproduit par mademoiselle Louise Beaudouin avec une intelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie de Neubourg repousse le laquais et s’attendrit sur le mourant; reine devant la faute, elle redevient femme devant l’expiation. Aucune de ces nuances n’a échappé à mademoiselle Beaudouin qui s’est élevée très-haut dans ce rôle. Elle a eu la pureté, la dignité et le pathétique.
Quant à M. Frédérick Lemaître, qu’en dire? Les acclamations enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le suivent jusqu’après le dénoûment. Rêveur et profond au premier acte, mélancolique au deuxième, grand, passionné et sublime au troisième, il s’élève au cinquième acte à l’un de ces prodigieux effets tragiques, du haut desquels l’acteur rayonnant domine tous les souvenirs de son art. Pour les vieillards, c’est Lekain et Garrick mêlés dans un seul homme; pour nous, contemporains, c’est l’action de Kean combinée avec l’émotion de Talma. Et puis, partout, à travers les éclairs éblouissants de son jeu, M. Frédérick a des larmes, de ces vraies larmes qui font pleurer les autres, de ces larmes dont parle Horace, Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi. Dans Ruy Blas, M. Frédérick réalise pour nous l’idéal du grand acteur. Il est certain que toute sa vie de théâtre, le passé comme l’avenir, sera illuminée par cette création radieuse. Pour M. Frédérick, la soirée du 8 novembre 1838 n’a pas été une représentation, mais une transfiguration.
FIN DE LA NOTE.