Hélas! c'est bien sans cause
Que tu m'as délaissé.
T'ai-je dit quelque chose,
Hors un mot, l'an passé!
Oui, quand mourut ma femme,
Néra!
J'avais la mort dans l'âme.
Ah! Ah!
Néra!
De ta mamelle avide,
Mon pauvre enfant criera;
S'il voit l'étable vide,
Qui le consolera?
Toi, sa chère nourrice,
Néra,
Veux-tu donc qu'il périsse?
Ah! Ah!
Néra!
Quand les miens en famille
Tiraient les rois entre eux,
Je te disais: «Ma fille,
Ma part est à nous deux.»
A la fève prochaine,
Néra,
Tu ne seras pas reine.
Ah! Ah!
Néra!
Ingrate, quand la fièvre
Glaçait mes doigts raidis,
Otant mon poil de chèvre,
Sur vous je l'étendis.
Faut-il que le froid vienne,
Néra,
Pour qu'il vous en souvienne?
Ah! Ah!
Néra!
Adieu, sous mon vieux hêtre
Je m'en reviens sans vous.
Allez chercher pour maître
Un plus riche que nous!
Allez, mon cœur se brise,
Néra!...
Pourtant, Dieu te conduise!
Ah! Ah!
Néra!
Je n'ai pas le courage
De te vouloir du mal:
Sur nos monts crains l'orage!
Crains l'ombre dans le val!
Pais longtemps l'herbe verte,
Néra!
Nous mourrons de ta perte,
Ah! Ah!
Néra!
Un soir, à ma fenêtre,
Néra, pour t'abriter,
De la corne peut-être
Tu reviendras heurter.
Si la famille est morte,
Néra,
Qui t'ouvrira la porte?
Ah! Ah!
Néra!
CASIMIR DELAVIGNE.
ATHALIE INTERROGEANT JOAS
ATHALIE (à part).