«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
«Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.
«D'un globe étroit divisez mieux l'espace;
«Chacun de vous aura place au soleil.
«Tous attelés au char de la puissance,
«Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
«Peuples, formez une sainte alliance,
«Et donnez-vous la main.
«Chez vos voisins vous portez l'incendie;
«L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés;
«Et quand la terre est enfin refroidie,
«Le soc languit sous des bras mutilés.
«Près de la borne où chaque État commence,
«Aucun épi n'est pur de sang humain.
«Peuples, formez une sainte alliance,
«Et donnez-vous la main.
«Des potentats, dans vos cités en flammes,
«Osent du bout de leur sceptre insolent
«Marquer, compter et recompter les âmes
«Que leur adjuge un triomphe sanglant.
«Faibles troupeaux, vous passez sans défense
«D'un joug pesant sous un joug inhumain.
«Peuples, formez une sainte alliance,
«Et donnez-vous la main.
«Que Mars en vain n'arrête point sa course:
«Fondez des lois dans vos pays souffrants.
«De votre sang ne livrez plus la source
«Aux rois ingrats, aux vastes conquérants.
«Des astres faux conjurez l'influence;
«Effroi d'un jour, ils pâliront demain.
«Peuples, formez une sainte alliance,
«Et donnez-vous la main.
«Oui, libre enfin, que le monde respire;
«Sur le passé jetez un voile épais;
«Semez vos champs aux accords de la lyre;
«L'encens des arts doit brûler pour la paix.
«L'espoir riant, au sein de l'abondance,
«Accueillera les doux fruits de l'hymen,
«Peuples, formez une sainte alliance,
«Et donnez-vous la main.»
Ainsi parlait cette vierge adorée,
Et plus d'un roi répétait ses discours.
Comme au printemps la terre était parée;
L'automne en fleurs rappelait les amours.
Pour l'étranger, coulez, bons vins de France;
De sa frontière il reprend le chemin.
Peuples, formons une sainte alliance,
Et donnons-nous la main.
BÉRANGER.
MORT DE COLIGNY
Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée
Qu'au fatal dénouement la reine a réservée.
Le signal est donné sans tumulte et sans bruit.
C'était à la faveur des ombres de la nuit.
De ce mois malheureux l'inégale courrière
Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.
Coligny languissait dans les bras du repos,
Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
Soudain de mille cris le bruit épouvantable
Vient arracher ses sens à ce calme agréable:
Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés
Courir des assassins à pas précipités;
Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,
Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,
Les meurtriers en foule au carnage échauffés,
Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne;
«C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.»
Il entend retentir le nom de Coligny;
Il aperçoit de loin le jeune Téligni,
Téligni dont l'amour a mérité sa fille,
L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,
Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.
Le héros malheureux, sans armes, sans défense,
Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance,
Voulut mourir du moins comme il avait vécu,
Avec toute sa gloire et toute sa vertu.