Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore,
Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau,
Un loup vient, emporte un agneau,
Et tout en fuyant le dévore.
Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
Vient m'attaquer; je le terrasse,
Et je l'étrangle sur la place.
C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim,
De l'agneau dévoré je regarde le reste.
J'hésite, je balance..... A la fin cependant
J'y porte une coupable dent:
Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
La brebis vient dans cet instant,
Elle jette des cris de mère.
La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis
Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
Et, pour la forcer à se taire,
Je l'égorge dans ma colère.
Le berger accourait armé de son bâton:
N'espérant plus aucun pardon,
Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne,
Et me voici prêt à subir
De mes crimes la juste peine.
Apprenez de moi tous, en me voyant mourir,
Que la plus légère injustice
Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
Et que, dans le chemin du vice,
On est au fond du précipice,
Dès qu'on met un pied sur le bord.»
FLORIAN.
STANCES DE RACAN
Le bien de la fortune est un bien périssable;
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé plus on court de dangers;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin, retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
Il laboure le champ que labourait son père.
Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
Dans ces graves conseils d'affaires accablés.
Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,
Et n'observe des vents le sinistre présage
Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire,
Son fertile domaine est son petit empire,
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
Et sans porter envie à la pompe des princes,
Se contente chez lui de les voir en tableau.