—C'est assez, dit le rustique:
Demain vous viendrez chez moi;
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi,
Mais rien ne vient m'interrompre,
Je mange à tout loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!»
LA FONTAINE.
LE CHÊNE ET LE ROSEAU
Le chêne, un jour, dit au roseau:
«Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
Le moindre vent qui, d'aventure,
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête;
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête,
Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.
Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir;
Je vous défendrais de l'orage:
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
—Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos,
Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
LA FONTAINE.
LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF
De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de glands se contentait,
Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;
Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et de bâts,
Tant de harnais pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses;
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or, un cheval eut alors différend
Avec un cerf plein de vitesse;
Et, ne pouvant l'attraper en courant,
Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui laissa point de repos
Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.
Et cela fait le cheval remercie
L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;
Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.
Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc; vous serez bien traité,
Et jusqu'au ventre en la litière.
Hélas! que sert la bonne chère
Quand on n'a pas la liberté?
Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;
Mais il n'était plus temps; déjà son écurie
Était prête et toute bâtie,
Il y mourut en traînant son lien:
Sage s'il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.
LA FONTAINE.