Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs,
L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes:
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.

«Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas;
Autant vaudrait n'exister pas.

Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants.
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
L'insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
Un troisième survient, et le prend par la tête.
Il ne fallait pas tant d'efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde!
Pour vivre heureux vivons caché.

FLORIAN.

LE ROI ALPHONSE

Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
Et que l'on surnomma le Sage,
Non parce qu'il était prudent,
Mais parce qu'il était savant,
Alphonse, fut surtout un habile astronome:
Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
Et quittait son conseil
Pour la lune ou pour le soleil.

Un soir qu'il retournait à son observatoire,
Entouré de ses courtisans:
«Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
Qu'avec mes nouveaux instruments
Je verrai cette nuit des hommes dans la lune.
—Votre Majesté les verra,
Répondait-on; la chose est même trop commune.

Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue,
S'approche, en demandant humblement chapeau bas,
Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
Et sans le regarder son chemin continue.
Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
Toujours renouvelant sa prière importune;
Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
Répétait: «Je verrai des hommes dans la lune.»

Enfin le pauvre le saisit
Par son manteau royal, et gravement lui dit:
«Ce n'est pas de là-haut, c'est des lieux où nous sommes
Que Dieu vous a fait souverain.
Regardez à vos pieds: là vous verrez des hommes,
Et des hommes manquant de pain.

FLORIAN.