II

«Ecoute, voici ma parole. Les hommes qui piétinent la terre, s'ils regardent au ciel de Tané, peuvent y dénoncer ce qui n'est pas encore; et trouver par quoi se conduire, durant des nuits nombreuses, au milieu des chemins des flots.

»Ainsi pensaient vingt pagayeurs hardis. Et ils se mirent en route, disant qu'ils toucheraient Havaï-i, et reviendraient, auprès de leurs fétii, avant qu'elle ne soit abreuvée la saison des sécheresses. Et ils pagayaient durement.

»Mais voici qu'ils perdirent les mots, et qu'ils oublièrent les naissances des étoiles. La honte même! Vers où se tourner? On dérive. On désespère. On arrive cependant: mais la terre qui monte n'a pas de rivage.

»Ils l'atteignent, sans savoir comment, et débarquent, en quête de féi pour leur faim, de haári pour leur soif: le sol est limpide comme la face des eaux vives; les arbres sont légers et mous; les féi ne rassassient pas. Les haári ne désaltèrent pas.

»Ils suivent des cochons gros, leur lançant des pierres: les pierres frappent: et les cochons ne tombent pas. Un dieu passe, avec le vent, au travers des voyageurs: il dit: que les sorts ne sont pas bons pour eux dans l'île sans récif et sans bord,—car les fruits, les cochons et toutes nourritures sont impalpables autant que les dieux.

»Revenus sur les rivages nourriciers des vivants, les voyageurs se desséchèrent et moururent. Non par châtiment de leur audace, mais pour avoir, dans l'île transparente, avalé des souffles mauvais aux humains.

»A leur tour, certains atua curieux de connaître le pays des hommes, avaient imprudemment suivi leurs traces. Ils étaient deux cents, mâles et femelles, qui s'en vinrent aborder les îles terrestres.

»Aussitôt, l'un d'eux enfla. Les autres s'inquiétèrent, et s'enfuirent: mais alourdis par les souffles grossiers, ils ne pouvaient tenir la route. Depuis des lunaisons, des années et des lunaisons d'année, les dieux perdus, errants, devenus faibles et mortels, s'efforcent à retrouver leur île impérissable.

»Il n'est pas bon de partir à l'aventure en oubliant les mots. Il n'est pas bon aux dieux de se mélanger aux hommes. Ni aux hommes de se risquer dans les demeures des dieux.»