UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE

Simon s'écarta un moment derrière une haie et je fus horriblement jaloux de lui: car tous nos laxatifs demeuraient impuissants.

Un Homme vibre. Ch. 1.

Il faut relire la phrase qu'avec un pieux respect j'ai épinglée comme épigraphe à ce bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme, qui montre qu'on peut dire les choses les plus délicates à condition de vouloir bien se donner la peine de choisir ses termes. Ensuite, elle est comme une lumière volontairement projetée par mon Maître sur son œuvre!

Tout le monde se souvient de cet admirable premier chapitre de Un homme vibre de quoi elle est extraite: l'auteur expose que son ami Simon et lui sont allés passer ensemble les mois d'été à Jersey; ils mangent de ces homards qu'ils trouvent «de digestion si lente» et ils absorbent force thé pour combattre l'âpre dyspepsie.

Il semblerait que cette situation soit entachée de mesquine vulgarité? Elle a, au contraire, une ampleur philosophique admirable! Elle résume et synthétise en effet de façon saisissante la dépendance étroite en laquelle peuvent être la psychologie et la physiologie d'un individu donné.

Les «digestions difficiles» de Marrès et de son ami Simon au bord de l'Océan ne sont point un symbole: elles sont une réalité de fait dont il importe de tirer l'enseignement. Le homard est échauffant, c'est connu... Aussi quelle joie lorsque Simon, premier libéré des suites du déjeuner, trouve en lui-même un motif suffisant de s'éloigner derrière une haie. Son ami alors le félicite en l'enviant.

Mesure-t-on la délicatesse apportée par notre auteur en—dirais-je—la matière?

D'autres eussent fait de maladroites allusions à de prosaïques Janos (d'ailleurs boches) ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été d'une trivialité inconciliable avec la noblesse du sujet.

Le grand mérite d'une phrase semblable émanant d'un penseur comme lui, c'est de souligner ainsi qu'il sied l'importance des fonctions digestives dans la vie sociale.